dimanche 11 mai 2008



LE ROMAN DE CHARCOT/ LA NOUVELLE DE MUSTAPHA BENFODIL


Bienvenue chez les Bonbis

1
C’était un jeudi, un givrant matin d’avril. Une terrible implosion gronda dans le ciel et, en un battement de cil, Charcot s’évanouit dans un nuage de poussière sous le regard embué de S.A.J. Une traînée de corbeaux effrayés par ce tonnerre foudroyant fusa de ce chaos de gravats d’un seul mouvement en agitant leurs ailes et en crossant en chœur tels des oiseaux de l’Apocalypse.
« Le Cèdre est debout ! Le Cèdre est debout ! ».
Hagard, le visage en sang, vacillant entre vie et trépas, le vieux SAJ alias Slimane Aimé Jobim de son nom complet (où semblaient se mêler les douze tribus d’Israël, de France et de Numidie) ne savait s’il devait pleurer Charcot ou se féliciter de retrouver sain et sauf son vieil ami le cèdre. Sonné, étourdi, il enlaçait l’arbre centenaire dans ses bras frêles en hurlant de plus belle comme un possédé : « Tu es vivant ! Tu es debout ! ». Du haut de ses 25 mètres, le Cèdre Totémique comme SAJ aimait à le surnommer, surgissait du champignon nucléaire tel un fantôme émergeant des ténèbres, majestueux, immortel, indestructible. L’emblème du Liban dressé devant ce bâtiment réduit en ruines, qu’on eût dit bombardé, rappelait Beyrouth un banal jour de guerre civile. Ou un mini 11 septembre. Oui, on dirait le 11 septembre grandeur HLM, Ben Laden en moins. « Voilà ce qu’on pourrait appeler un attentat pacifique ! », songea SAJ, pince-sans-rire, lui qui avait le bon mot pour chaque situation. Tout diminué qu’il était, il trouvait la force de faire de l’humour allez savoir où ?! Abasourdi, frissonnant, les oreilles explosées par l’implosion et bourdonnant d’un boucan infernal à vous pulvériser les tympans et les boulquies réunis, il s’empara, d’une main tremblante, d’un chiffon, non, plutôt…d’un empan de papier peint, oui, on dirait un pan de papier peint, non, c’est un drap, oui, un bout de drap c’est sûr, un drap qui dut être blanc autrefois, et qui était à présent tout sale, tout rikiki, maculé de béton en poudre. Slimane voulut se relever. Il eût voulu se saisir d’un plumeau et épousseter le monde autour de lui, mais pour l’instant, ses ultimes forces, c’est au cèdre qu’il les vouait. Il se proposait de faire une petite toilette au Cèdre Totémique dont les branches, d’ordinaire si vertes, viraient à présent au gris, au blanc ciment, à la purée de béton, tout sauf son éclat habituel enduit de chlorophylle. « Ils t’ont fait prendre une bonne douche de talc, ma parole » balbutia SAJ. Il n’avait pas porté sa main à l’écorce épaisse de l’animal vert que celui-ci s’ébroua de tout son long ainsi qu’un chien aspergé de farine. « Oh, oh, doucement l’ami, tu as failli m’écrabouiller, moi qui suis déjà dans un piteux état » grommela SAJ d’une voix éteinte en continuant obstinément à caresser de son chiffon imbibé de salive, le corps du cèdre maculé de poudre. De la poudre de Charcot, l’épave du Pourquoi-Pas ? se plaisait à dire SAJ qui connaissait par cœur l’histoire du bateau légendaire du savant voyageur qui aimait les expéditions polaires, les belles femmes et le rugby. Dans l’esprit fantasque de SAJ, il s’était toujours représenté qu’il n’habitait pas un immeuble mais qu’il voguait sur un rafiot en surfant sur les mers du monde. Il s’imaginait dans la peau d’un chef de quart ou le mousse d’un bateau fantôme chevauchant des mers houleuses en quête d’îles lointaines, des contrées exotiques, à travers des aventures périlleuses menées de front par le vaillant commandant Charcot.
Quand le champignon se fût totalement dissipé et que le ciel retrouva un peu de sa clarté, la barre Charcot et sa montagne de gravats étaient totalement confondus à présent, dans l’esprit sonné et désarçonné de Slimane, avec la carcasse rouillée du Pourquoi-Pas gisant au fond de quelque mer polaire. Oui, on eût dit une mer asséchée, et au fond de son abîme venaient s’amonceler, dans la tête en bouillie du pauvre métèque, pêle-mêle, le bâtiment dans lequel il avait passé l’essentiel de sa vie et le bateau des cercles polaires qui s’était écrasé en 1936 contre des récifs affûtés, le tout sous le regard du commandant Charcot lui-même ou plutôt de son fantôme, en casquette et barbichette, planant nonchalamment sur ce tas de vies en miettes.
Epuisé, vidé de ses forces, SAJ était étendu au pied du cèdre tutélaire qui se ploya de toutes ses hautes branches éclaboussées de poussière. SAJ était resté agrippé à l’imposant animal vert et l’on ne sut s’il était mort avec Charcot ou s’il respirait encor. Les corbeaux tournoyaient à présent au-dessus de ce spectacle en ruines en exécutant un cercle solaire et en battant la mesure avec leurs ailes sous le regard abîmé du Cèdre ou du fantôme de Jean-Baptiste Charcot.
2
Zak Le Black et Abdel Le Brêle s’engouffrèrent in extremis dans l’une des salles luxueuses du Cinérama où les attendaient Cristobal Le Drôle et Benoît Le Ronfleur. Le Cinérama : ainsi s’appelait le nouveau multiplexe érigé sur les décombres du lointain immeuble Charcot. Zak et sa bande n’étaient pas particulièrement cinéphiles, mais depuis que le cinéma était arrivé dans le quartier, c’était la fête tous les jours. Les derniers blockbusters (anglicisme dont la signification littérale est « qui fait exploser le quartier ») étaient projetés ici avant le Darcy ou l’Olympia à Dijon, et parfois, ils grillaient la politesse au MK2 ou l’UGC des Champs-Elysées, à Paris.
Ce printemps-là, il y avait un festival ; un festival un peu spécial baptisé « La Foire aux Remakes », une grosse entreprise de recyclage de Déjà-Vu. Ainsi, les spins docteurs hollywoodiens nous fourguaient leurs restes, les chutes de leurs 35 mms pour faire durer le plaisir, soi-disant ; sorte de deuxième coup (ou même de troisième ou plus si vous avez le souffle) après un premier très bon coup. Moi, j’étais planqué juste derrière, et j’ai tout vu. Ce jour-là, il ne fallait absolument pas rater le dernier « Ocean’s 11 ». Le pitch ? Georges Clooney alias Danny Ocean, assisté de Brad Pitt dans le rôle de Rusty Ryan, son éternel acolyte, campait le personnage d’un gangster à la retraite sorti de sa torpeur pour aller initier de jeunes braqueurs à l’art du casse en savourant un Nespresso extrait d’une machine à présent démodée, tombée en disgrâce face aux nouvelles machines à café dont les clips publicitaires étaient des superproductions à eux seules, avec des filles aux jambes halées, exhalant un café à l’arôme exquis, valant tous les baisers du Brésil et d’Andalousie. Ce n’est pas moi qui parle, c’est la pub débile projetée vingt minutes avant le film au point de faire croire à Abdel Le Brêle que c’est ça le film. Les pubs s’enchaînent et le film traîne. Traîne. Et je te fais-ci, et je te fais ça, et je change ta vie d’une cuillère de Nutella et autres marques de merde 100% America ou Made in China resongea Abdel Le Brêle en faisant un grand effort pour gamberger en bon intello du ghetto sur les rites décadents du Temple de la Consommation. Pendant ce temps, je vous le dis, Benoît le Ronfleur roupille déjà tandis que Manu Le Chaud Lapin s’ononisait devant une nymphe dénudée qui se frictionnait le corps devant les caméras en faisant louange à une célèbre marque de cosmétiques que je ne citerai pas sans contrat, avec, à la clé, un tas de sensualité en latex et une tonne de botox sur le visage, les seins rembourrés d’OGM, toutes sortes de daubes et de conneries ; du genre de celles qui fardent votre quotidien pour vous le fourguer à dix fois son prix chez Leader Price. Les pubs s’enchaînent et le film traîne, traîne, au désespoir d’Abdel Le Brêle qui commence sérieusement à s’impatienter. « Hé, on n’est pas venus au supermarché, Yo ! » râle-t-il. « Ma grand-mère a fait les courses ce matin, merci ! » blague Cristobal Le Drôle. « Rien à foutre de votre marchandise de merde ! » peste Hocine de la barre Lamartine (à présent saucissonnée et réduite au tiers). « Ouais, c’est la technique je t’entube pendant que tu mates la pute amputée de ta race qui grimace comme une limace qui se tape ma choukroute » renchérit Abdel Le Brêle en faisant, comme d’hab, son as du slam mal inspiré. « Et le film, y commence quand les mecs, l’année prochaine. Pauvres cons ! » enchaîne Nicolas Le Branleur en envoyant des flocons de pop-corn sur la tête de Amel La Belle surnommée Mademoiselle Jamel parce qu’elle était foldingue de Jamel Debbouze.
Le projectionniste se décide enfin à envoyer la mayonnaise parce que ça commençait sérieusement à chahuter dans le bahut. Pas trop tôt, mon gars ! Moi, j’étais là que je vous dis. Et le phénomène que je vais vous raconter, je ne l’ai lu nulle part. Je l’ai vu. J’en étais témoin. Wallah que je l’ai vu de mes propres yeux. Je ne l’ai piqué ni dans X-Files, ni dans Vidéo Gags.
C’est parti.
3
Petite mise en situation : Danny Ocean flanqué de Rusty Ryan drive donc une sorte de Casse Academy. Il entraîne une bande de blancs-becs du milieu interlope amerloque à l’art du cambriolage. Edenté, bedonnant, ayant perdu jusqu’à son sourire de légende qui ferait chavirer le Titanic en haute mer, George Clooney fit ainsi irruption dans le plus grand casino de Las Vegas. Discrètement, la bande de jeunes loups prend position dans la magnifique salle de jeux. Danny jette un regard circulaire sur le méga casino, ses lustres somptueux qu’on eût dit taillés dans le diamant, ses tables rutilantes, ses machines à sous sonnantes et trébuchantes et ses hôtesses 24 caras qui se pavanent comme des altesses sérénissimes déguisées en show girls.
Juste au moment où l’as du casse s’apprêtait à faire le coup du siècle à Las Vegas avec classe comme dirait Abdel Le Brêle et ses « rimailleries » primaires si je l’avais embauché comme narrateur, bref, juste au moment donc où Danny Ocean s’apprête à pénétrer dans la chambre forte la mieux gardée d’Amérique après des péripéties dont je vous passerai les détails, ne voilà-t-il pas que par un invraisemblable télescopage des sons, des destins et des images, l’ex-sex-symbol afficha un air con en lieu et place de son renversant sourire goguenard et craquant. Et pour cause : il se retrouva, lui, Brad Pitt et le reste de la bande comme par enchantement (ou désenchantement), oui, par un mauvais cauchemar, oui, un mauvais cauchemar, dans une piaule pourrie d’un couple de gendarmes à la retraite nichée dans un bâtiment lugubre datant de la deuxième moitié du XXème siècle, et regardant tranquillement un épisode de l’inspecteur Derrick. Les petits jeunes prirent peur et détalèrent à grande jambe par crainte de se faire coffrer par le fin limier de la police criminelle de Munich. Les deux vieux, eux, continuaient à regarder impassiblement leur série préférée sans broncher. C’était à n’y rien comprendre. Dans la salle, moi qui étais là, et qui voyais tout, je crus lire une expression de joyeuse stupéfaction sur certains visages. Les plus âgés gloussaient d’aise en reconnaissant sans peine la bouille d’André Lalarme, le regretté gendarme, mort il y a trois ans. « C’était un bon type », murmura quelqu’un. Les autres juraient à l’unisson que les braqueurs avaient échoué non pas dans quelque antre sulfureux de la Cité du Vice mais en un coin glauque qui ressemblait étrangement au « ghetto du cœur » de naguère comme l’appelait affectueusement SAJ dans un clin d’œil à Coluche dont l’auguste nom affublait l’agora du quartier. Nos jeunes freluquets, quant à eux, je veux dire Zak et sa clique, trouvèrent le montage idiot, et l’idée nulle, pour un poisson d’avril. « C’est même pas drôle vot’ truc ! » éructa Enzo dit Macaroni tandis qu’Abdel Le Brêle se mit à hurler, suivi par Zak, Cristobal, Benjamin, et Nicolas Le Branleur qui traita de « pauvre conne » l’hôtesse venue calmer la compagnie. Même Amel La Belle se départit de son flegme boudeur et se mit à brailler avec le troupeau.
Et ce n’est pas fini.
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La caméra, par un travelling langoureux, se glissa à présent dans l’intimité de l’appartement 59, escalier 3, 7ème étage. D’aspect cosy, l’appartement connaît une effervescence toute festive. Danny Ocean se retrouva ainsi, et sans y être invité, au beau milieu d’une fête de circoncision marocaine. Omar Le Homard, le mécano de l’immeuble Clément Ader, identifia immédiatement les personnages qui défilaient à l’écran. « Ouakha, qu’est-ce que je vois là ? Par hasard c’est pas le vieux Mabrouk et sa smala, là ? Ah ! Regardez les gars ! Wallah que c’est lui ! C’est Krimo Le Mou quand il était môme, et qu’il s’était fait tailler le prépuce chez Kristov le coiffeur roumain, vous vous souvenez ? Celui qui avait ouvert un salon clandestin dans sa piaule du 2ème étage, de la cage 5 » jacassait-il dans un private joke hilarant. A un moment donné, en affinant son observation, Omar Le Homard faillit tomber en syncope en reconnaissant sa propre bobine sur l’écran. Oui, c’était bel et bien lui, en train de se trémousser avec Mami, le benjamin de Mabrouk, sur une chanson raï de Khaled très roots : « Datni sakra edatni » (« j’ai été pris d’ivresse »). Le Mollah Omar se pinça plusieurs fois en serrant ses deux mômes, Farid et Fred. Il les serra de toutes ses forces et, bientôt, cœur de beurre qu’il était comme l’appelait Mabrouk, il ne retenait plus ses larmes, étranglé par l’émotion. Ses mômes ne comprenaient pas. Il éclatèrent en sanglots à leur tour en criant : « Oh, c’est toi papa ! C’est toi papa ! ». Le plus drôle, c’est que Danny Ocean lui-même semblait comme englué pour de vrai dans de ce curieux montage. Le voici demandant son chemin à Kristov le Roumain tenant dans sa main la quéquette de Krimo Le Mou. « Hey, what happens, gays ? Where I am ? What the heck is going wrong ? » bougonna le latin lover sous la moue circonspecte de Mabrouk et les siens qui le priaient de prendre place à la table des commensaux, bien que personne ne l’eût officiellement invité. « C’est le type de Péguy, non ? C’est pas celui qui était en prison, le petit nabab italien là, comment il s’appelle ? » lâcha Omar Le Homard dans le film, à l’adresse de Mabrouk. « On va, on va vous servir, vous inquiétez pas » lança ce dernier sous les rires hilares de la salle. « What the fuck is going on here ? » (Je traduis en simultané: « Mais qu…qu’est-ce que je fous ici, bordel?! ») fulmina de nouveau George Clooney, ne pigeant fichtrement rien à ce qui lui arrivait. Le sourire Nespresso de l’acteur le plus sexy d’Hollywood selon le magazine People édition de 2006 céda bientôt la place à un méchant froncement de sourcils doublé d’une expression renfrognée. C’est peut-être le docteur Doug Ross, le pédiatre au cœur tendre et au physique de séducteur qui était requis en la circonstance pour empêcher que ce connard de Kristov Le Boucher ne fît de la petite zigounette de Krimo Le Mou une verge molle au gland décapsulé.
5
Brad Pitt alias Rusty Ryan n’est pas mieux loti, on dirait, lui qui échoua pour sa part en pleine Bar Mitsva du petit Shamir à l’occasion de ses treize ans et un jour, comme le veut la tradition, dans l’appartement d’à côté. Le mari d’Angelina (Très) Jolie ne put que se résoudre à se joindre au repas familial, croyant avoir abusé du LSD. Réalisant que le réalisateur suprême s’était trompé de montage, il se mit à hurler de toutes ses forces en prononçant le nom du réalisateur terrestre Steven Soderbergh pour qu’il lui rende sa scène originelle. Retour à l’appartement d’en face dont un nouveau plan séquence décrivait la cérémonie de circoncision arabe avec force youyous et henné à volonté, les voisins qui dansaient, les voisines qui cancanaient dans la cuisine autour de Aicha et son jacuzzi qui avait déclenché une polémique passionnée dans la cité. C’était un été particulièrement chaud, cette année-là. « Tchu te souviens, Brigitte. Même que la voitchure de Véro elle a cramé tchellement qu’y fizait chô. » dit Aïcha en préparant ses boureks. Et de partir dans un commentaire décoiffant d’un épisode de Sex and The City rediffusé cet été-là : « Tchu te vois toi parler comme ça avec ton mari, Charlotte ? Peut-être toi oui, remarque. Wallah moi si Miloud me voyait juste regarder le générique, juste le générique, wallah il me couperait en deux. C’est ma fille qui m’a montré ça sur Intchernet. Tchu sais, avec Intchernet, tu peux même aller au hammam sans bouger de ta saige. Ce qu’elles se coiffent mal ces Ricaines ! Elles ont pas de coiffeuze dans le quartchier ou quoi ? Et pis, elles disent tout. Thu vois ma sœur Bakhta, hein Denise…Tcha vu quan elles se rencontent au café de Nouyok ent’elles ? Ba ba ba ba ba ! Commen elles font pour djire tout com ça ? Moi, Wallah j’oze même pas prende un bain la lumière allumée tellement j’ai la honte. » Et c’est pour ça que tu te baignes toute habillée dans le jacuzzi, on a compris…
L’as du casse à Las Vegas avait désormais l’air penaud comme un premier de la classe. Le comble, c’est que ni Aicha, ni Bakhta, ni Brigitte, ni pas même Denise, l’accro aux séries télé, ne semblaient le reconnaître, lui, le Grand, le Beau, l’Irrésistible GEORGE CLOONEY, O suprême lèse-pipole, comme s’il était invisible. Des sons stridents de musiques mélangées, sourdaient d’une chaîne stéréo pourrie, sous les commandes du jeune Hakan Kebab et son clone Hasan Ketchup, les Turcs jumeaux de la cage 2 improvisés DJ. Ils passaient sans transition, de la kefta au merguez, du rap au raï, d’Aznavour à Mireille Mathieu, du chaâbi marocain à la variétoche orientale à coup de habibi machin kalbi, des chansons langoureuses de cœurs réduits en chiche-kebab et incendiés comme des brasiers tellement ils ont abusé des amours harissa. On entendait en même temps les piaillements criards des gosses, et on voyait parader des hommes chargés de plats de couscous garnis de tranches de viande fondante, un tadjine aux pruneaux fumant le paradis, et du petit lait, des gâteaux au miel et aux amandes, du bon thé à la menthe, huuum, qu’il sentait bon ce thé ramené droit de Fès. Il se serait damné pour en humecter ses lèvres, le Danny, mais tout cela lui passait sous le nez et lui excitait les papilles gustatives sans faire halte sous son auguste menton. La scène se déroulait sous les ricanements du cèdre que l’on pouvait voir rire sous cape à travers une fenêtre donnant sur la béance du dehors, et où l’emblème du Liban, mué soudain en silhouette anthropomorphique, semblait se bidonner royalement de tout ce cirque en tapant dans ses branches tout en mangeant sa part de tamina, pâte de semoule cuite et arrosée de sucre liquide, avec des dragées au milieu. Imitant son acolyte Brad Pitt, George se mit à son tour à brailler du nom du réalisateur suprême puis du régisseur terrestre pour le tirer de là : « STEEEEEVEEEEN ! » hurlait-il en hélant le metteur en scène et le metteur en signes. Il n’avait pas fini de prononcer le nom de Steeeeven Soderbergh qu’une énorme boule s’abattit sur l’appartement et foudroya l’immeuble. Celui-ci se mit à vaciller comme s’il avait reçu le 11 septembre sur la tête, et la cérémonie de circoncision de tourner à la boucherie humaine. Ce dernier plan, particulièrement chaotique, rappelait étrangement la dernière scène de Zabriski Point de Michelangelo Antonioni. Vous vous rappelez ? Cette scène qui se passait dans la Vallée de la Mort, et où l’on voyait une maison voler en éclats, et les corps qui voletaient en apesanteur en même temps que les produits de la société de consommation, pulvérisés avec le frigo. La fête termina, oui, en purée humaine que je vous dis, où se mêlaient le couscous au merguez, le tadjine d’agneau aux pruneaux, la tchektchouka musicale des frères Kebab, les gâteaux au miel, le bon thé à la menthe ramené spécialement de Fès, les piaillements des enfants, le jacuzzi de Aïcha et ses jacasseries, le tout, dans une incroyable bouillie rosâtre à présent aplatie par la grande boule qui devait symboliser au yeux d’Abdel Le Brêle qui suivait cela d’un œil torve et un regard hagard, elle devait symboliser disais-je les boules réunies de Brad Pitt et de George Clooney réunies. Ou peut-être leurs bourses de séducteurs mégalos qui avaient Hollywood à leurs pieds, avec ses agents, ses imprésarios, ses starlettes et ses majors, mais pas la dernière boudin de Charcot.
6
Et c’était comme ça tous les jours. Ce n’était plus le printemps du cinéma, La Foire aux Remakes ou tout ce que vous voulez, c’était le crépuscule des idoles, c’était la déconfiture des stars, c’était la destruction d’Hollywood. Dix ans s’étaient écoulés jour pour jour depuis l’écroulement spectaculaire de Charcot pour aller rejoindre dans l’abîme du temps l’épave putréfiée du Pourquoi-Pas ? et céder sa place au Cinérama Multiplexe, le temple de l’illusionnisme. Alors que le Cinérama s’ancrait dans le paysage après de houleuses péripéties, voilà que ce phénomène étrange venait gâcher tout. Et c’était le même phénomène dans chacune des trois salles de projection, avec des histoires à dormir debout. D’autres fois, c’étaient des histoires à dormir assis. J’ai tout vu, vous dis-je, vous pouvez me croire. Et à chaque fois, c’était les mêmes réactions, toujours vives, toujours passionnées, ballottées entre la stupéfaction et la grâce, avant de finir, tantôt dans l’hilarité générale, tantôt dans une grande pagaille. A chaque projection surréaliste, c’était le même étonnement sur tous les visages. Les jeunes du quartier étaient furax, et les plus consternés n’hésitaient pas à monter au créneau et montrer énergiquement leur protestation au sortir de la salle obscure en claquant la porte (mais les portes du Cinérama étaient toutes capitonnées et dotées d’un ralentisseur de choc pour prévenir des films chiants et sans sucre, et autres bides monumentaux pouvant provoquer des réactions brutales et des fermetures vigoureuses de la part du public).
On notait cette année-là une réaction particulièrement violente de ce genre dont l’auteur, pour ne pas changer, n’était autre que Hocine de la barre Lamartine. Hocine était mordu de Sylvester Stallone. Il avait collectionné toute la saga de notre chère armoire à glace et ses légendaires pectoraux, qu’elles eussent pour nom Rocky Balboa ou John Rambo. Il avait réservé ses places longtemps à l’avance. Au final, il en sera pour ses frais en ce jeudi 17 avril 2018. Jugez plutôt. A l’affiche Rambo 12. Le synopsis ? Sylvester Stallone alias John Rambo, vétéran parmi les vétérans de toutes les guerres, depuis celle de 14 et des derniers poilus jusqu’à la guerre des étoiles, s’apprête à accomplir sa dernière connerie sur terre avant de tourner le Rocky 19. John Rambo atterrit ainsi en plein enfer irakien. Sa mission ? Faire libérer un gros ponte mondialisant de la compagnie Halliburton pris en otage par des chiites radicaux en partenariat avec Al Qaïda Peshawar.
7
John Rambo, autre papy croulant du cinéma d’action, se débarrassa de sa canne pour enfiler 120 kilos de matériel jetés sur ses biftecks flapis. 90 kilos de muscles postiches, de fulminations et de bluff, les biceps rembourrés de latex, le visage défiguré par l’abus de botox et de confiance en soi, le tout emballé de son légendaire rictus qui ne ferait même pas craquer ma grand-mère. Le voici bardé d’un véritable arsenal de guerre, entre automitrailleuses futuristes, grenades à fragmentation, chewingum plastiqué et pistolets automatiques accrochés à la ceinture, le visage ridiculement peinturluré, le bras tatoué de trucs ados, le torse tagué d’enseignes publicitaires, celles de ses sponsors, Halliburton en tête, tel un coureur de Formule 1. Juste au moment où il fracassa la porte d’une maison suspecte à Haditha ou Falloudja, voilà qu’il se retrouve nez à nez, à sa grande surprise, avec le vieux Bartoli devisant allègrement avec son vieil ami l’écrivain Rachid Habbachi dit Rachid Tchapagate parce que tous ses livres sont écrits dans cette langue autrefois parlée à Bône, pas Bonn, la ville allemande, Bône, comme ça, dite la Coquette, là-bas, en Algérie. Ancien pied-noir, Jean Paul Bartoli vécut longtemps à Bône où il est né. Rachid aussi est bônois pur jus, bien qu’il fût né à Philippeville. Les deux hommes ne se sont jamais rencontrés à Annaba. Pour tout dire, le vieux Bartoli avait quitté l’Algérie en 1962 dans le cafouillage sanglant que l’on sait. Devant l’exode massif des pieds-noirs, il erra à droite et à gauche avant d’atterrir à l’immeuble Charcot qui venait d’être construit en 1968. Le bon tonton Rachid, lui, est arrivé bien plus tard. Sa sœur habitait Charcot, et il était venu se faire soigner d’un cancer. Bartoli était aux anges de découvrir incidemment certain jour, à la foire du livre de Dijon, un bouquin de Rachid Habbachi, un roman entièrement écrit en tchapagate intitulé : « Là où t’y as des mots, bessif t’y en as des gros ». « Tu ois mon cher Rachid le destin com y est drôl’. Il é ma foi un peu maboule t’y ne trouv’ po ? » devait-il lui dire quelques années plus tard en rembobinant le film de leur rencontre.
Rambo fracassa donc la porte d’un coup d’épaule qui dut lui coûter six os brisés, et, braquant son M16 belliqueux en direction des deux chérubins, il ne comprit rien au scénar. Il fit « stop stop stop » dans son américain mâché avec des R énormes roulés comme de gros pétards, sortit une copie du script de son gilet multipoches et chercha en vain à trouver trace de cette scène. Il se savait sénile, plus tout à fait jeune, atteint à moitié de la maladie d’Alzheimer et guère plus capable de faire mouche avec son rictus sicilien mais quand même ! Pas au point de se retrouver avec deux vieux pépés parlant dans une langue encore pire que le français, dans un taudis qui ne ressemble même pas à une maison de retraite. Et ce n’est même pas marrant. Ce n’est pas gentil pour les vieux pépés en plus, dont lui-même faisait désormais partie, notre catcheur senior. Il voulu jouer la scène jusqu’au bout et les mitrailler quand même mais son instinct syndical l’en empêcha, solidarité gérontophile oblige. Il tendit l’oreille en essayant de connecter les bribes de son français scolaire appris la veille des festivals de Cannes à cette conversation qui virait de plus en plus à la cacophonie italienne. Mais son moi italien résiduel ne comprit rien à ce charabia linguistique si ce n’est vaguement le mot « tchapagate » qui faisait référence à de lointains chasseurs de chats dans sa Sicile originelle. Les retraités commettent-ils des attentats ? se demanda-t-il « Faut se méfier de tout et de tout le monde dans ces pays chauds au caractère bizarre. Tolérance zéro qu’a dit le Grand Maboule qui tient les commandes à la Maison Blanche » médita-t-il à grand-peine. Se tenant dans un coin, voici un extrait de l’échange dont son oreille fut témoin :
8
Y cette année, t’ y seras, à Uzès ? Le vieux Simon, y m’a dit qu’y viendrait.
Simon à la Saint-Couffin ? T’y veux rire ?
Ça c’est ! La vie d’mes morts que c’est vrai ! Y vient à de bon que j’t’y dis.
Tu le ois, toi ?
Une fois la singlinglin mais je sais qu’y vient. C’est Gilberto qui m’y a dit et si Gilberto dit quèque soge, bessif que c’est vrai.
T’y rigoule ?
Ben non, j’rigoule po, joubasse.
Simon à la Saint-Couffin, poh poh poh !!!
Ah, ben, si c’est Gilberto qu’y l’ dit.
Y va supporter le oiyage ?
Même qu’y va ramener Kadour le Pichkdour.
Kadour le pichkadour ?
Oui m’ssieur !
Sacré Kadour ! Y avait un gros schkoll dedans la tête !
Diocane qué c’qu’il était timid’, le ratagaze comme son oncque Kamel.
Y était pas bête le baouèle !
Y avait juste la scoumoune.
Tu te souviens de quand le pauv’ y avait été mis au piquet par Madame Picard, la patos avec un P majuscune au Lycée Saint-Augustin qu’on apellait Saint Augu à cause le saint qu’il a sa grande églisse là haut dessus la colline1 et que Madame Picard l’avait mis sur une jambe à causse qu’y était pas tellectuel comme ces z’aut’ patos. Elle était toute avec ses necs et ses zouzguef, notre M’dame de Cassis qui faisait plusse que des necs. Elle le traitait de féniant et de oiyou, lui, le pauv’y était tout rouge. Et pis d’un coup y en une traction d’seconde, le joubasse y fit toz et pis toz et pis brrrit et pis merde dans son froc. Il prit une sacrée ch’tata et l’icoule puait la merguez de caca.
Et Gilberto, tu t’souiens Gilberto quand y avait arrosé le figuier de son jardin avec du pastis ?
Oui, quan les pichkadours y te sont rentrés d’la calée. Tous y z’étaient gazes à bloc et Giberto il était plusse gaz que tous les z’aut réunis.
Y gargouillait de pastis et pis y te les chantait les chansons dessu sa jeunesse qu’elles te parlaient d’amour et de mer. Y avait de tout à manger, du poisson en pagaille, même d’la langouste à de bon.
Y était ivre et y prenait la bouteille et la vidait dessu le figuier pour que ça donne y disait d’aut’ bouteilles de pastis et d’anisette et y riait, et y pleurait et vomissait dedans sa gargoulette.
C’est normal y buvait comme un trou. Dès qu’y garait son chabèque au bord de sa p’tite crique à la Caroube et qu’y se soûlait au pastis et à l’anisette.
Et y parlait et y pleurait et t’y faisais ton spikologue.
Y étais mal, tu ois, y disait y en a marre endigènes colons, colons endigènes, et y criait « Y a bon Banania ! », et y criait : « A bas Banania », « basta Banania ! » va saouar comment y savé que ça allait finir en gigantesse bordel cette tchatktchouka.
Et quan y avait jeté Simon à la mer en dessus le chabèque juste avant qu’tu t’affogues ?
Excuse-me, do you know Simon?
C’était la voix de Rambo/Stallone. Il venait interrompre brutalement cette conversation qui projetait les deux hommes un demi siècle en arrière. Il était manifestement agacé par tout ce charabia : ses tympans allaient exploser par ce boucan grammatical. Le vieux Jean-Paul et le vieux Rachid se regardèrent, toisèrent l’intrus Monsieur Muscles qu’ils prenaient pour un gladiateur évadé de la Rome antique, puis, d’une moue commune, exprimèrent une dénégation. Rambo revint à la charge :
J’ai entendu Simon. C’est le gars de la régie, hein ? Le petit Juif français, vous le connaissez ? Parce que là, je crois que je ne pige que dalle à l’organisation de ce plateau et…comment on dit « fuck off » en français ?
En tchapagate tu veux dire ? Il a un schkoll dedans la cervelle comme Kadour le pichkadour, ma parole, hein Jean-Paul ? jeta Rachid.
Eh, tu as de drôles de biftecks, mon gars ! enchaîna Jean-Paul. On vous donne quoi, un demi bœuf à chaque repas, les Amerloc’ ?
Les trois hommes en étaient là lorsque, juste au moment où ils spéculaient sur le sort de Simon, une boule d’acier astronomique surgit du néant et foudroya l’assemblée de plein fouet, balayant d’un coup de boule ce fatras de rêveries bônoises. A moitié mort, la tête aplatie et le visage écrabouillé par la foudre métallique, Rambo eut juste le temps de former cette pensée qui défila en silence sur la bande son de son esprit en bégayant, avant de buguer à jamais : « C’est un attentat, un vrai. Il faut se méfier des vieux conteurs inoffensifs. Tolérance zéro avait dit le patron. » En off, la voix du commentateur reprit sa ritournelle : « C’était un jeudi, un givrant matin d’avril. Une terrible implosion gronda dans le ciel, et, en un battement de cil, Charcot s’évanouit dans un nuage de poussière. Un champignon nucléaire s’éleva dans le ciel et Charcot ressemblait à un cadavre vertical incinéré. Ses cendres amiantées se répandirent avec le vent, portées par un cortège de corbeaux élégiaques, sous un soleil lui-même noir, et dont chaque mémoire garda un grain immortel. Charcot parti ce jour-là rejoindre Péguy et les autres bâtiments-épaves au cimetière des immeubles et les mémoires déconstruites léguées aux mages d’Emmaüs. »
J’étais témoin de cette scène et de bien d’autres.
J’étais là, je vous le dis, et j’ai tout vu.
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C’était la troisième fois en trois jours que ce phénomène arrivait. La Foire aux Remakes tournait à la foire aux spectres, ma parole. Chaque film était interrompu au milieu de son action la plus forte, mettons…James Bond avec sa nymphe du jour en train de la baratiner avec ses yeux de braise et s’apprêtant à échanger avec elle un sulfureux baiser suivi d’une scène moins collégienne quand, soudain, le même cirque survenait : des images qui n’avaient rien à voir, venues de nulle part, des images de salle de bains, de machine à coudre, de bars glauques et de barres avec deux R, comme hoRReur ; des scènes du marché du Mail, filmées au caméscope ou à la volée, montrant le marché du dimanche vantant à la criée ses humeurs bio devant des chalands nonchalants. Reportage en boucle de la ZUP. Des images du quotidien, plus plates que le trottoir, qu’on dirait péchées juste là, au centre commercial, dans le parking, dans la maternelle de l’école En Saint-Jacques ou dans les chiottes, ou dans les bars glauques, ou dans les barres avec deux R, comme coup de baRRRe, favelas verticales pour petit peuple HLM. Abdel n’avait pas connu ça, lui qui avait quitté môme Charcot pour un petit immeuble moins haut, moins large et moins drôle. Il avait pourtant l’impression d’avoir connu cette vie-là. Il a de vagues réminiscences qui ne lui inspirent d’ailleurs aucune nostalgie, alors là, zéro pointé. Il était embêté, et moi j’ai tout vu, il voulait déchiqueter son siège, son putain de siège qui ne voulait pas décoller, qui ne voulait pas l’emmener loin du Multiplexe, loin du Grand Mail, loin du petit peuple, loin des ZUP et son cinéma de dupes, loin des paysages viticoles coincés entre châteaux médiévaux et urbanités HLM, l’hypnotiser, l’endormir, l’enivrer, le faire rêver, l’emmener vers des contrées plus folles, plus frivoles, irréelles, magiques, avec des héros capables de tout, et des héroïnes plus douces que la cocaïne.
Celui que les médias allaient surnommer Le Fantôme de Charcot s’immisçait clandestinement dans les salles de projection, s’interposait entre l’écran et le rêve, et soudain, tous les films étaient entrecoupés d’images bizarres. Tu es là à regarder tranquillement Le Davinci Code. Voici Tom Hanks alias Robert Langdon, ce célèbre symboliste américain crée par Dan Brown, qui pénètre dans le musée du Louvre à la demande du conservateur Jacques Saunière, dernier apôtre de la confrérie du Prieuré de Sion. Il découvre soudain le grand sénéchal décapité par un agent de l’Opus Dei. Le voici à présent scrutant attentivement la fameuse Cène de Leonard de Vinci. Brusquement, changement de disque : voilà que l’écran se trouve envahi par l’image de la Joconde campée par le visage de Maria de Sousa, la voyante portugaise de la Tour Renan représentée sous des airs de gitane. Le tableau cède à nouveau la place à la Cène où Léonard de Vinci avait immortalisé le dernier repas du Jésus de Nazareth entouré de ses douze apôtres à la veille de sa crucifixion. Par un détournement insolent, le Fantôme de Charcot persistaient à dire les médias, mettait à la place de Jésus et ses apôtres l’effigie de Charcot lui-même, oui oui oui, le commandant Jean-Baptiste Charcot je veux dire, entouré de SAJ à sa droite et de Santa Maria de Sousa, la voyante portugaise, à sa gauche. Le reste des moines étaient remplacés par des figures du quartier, et au-dessus de l’assemblée plane une mouette, celle-là même qui, d’après la légende, le commandant Charcot avait libérée de sa cage en sentant sa fin approcher suite au naufrage du Pourquoi-Pas ? devant les récifs escarpés d’Alftanes, au large de Reykjavik, en Islande. D’ailleurs, on notera que la table qui recevait le dernier repas de Charcot avait l’air d’être posée sur le pont d’un bateau. Robert Langdon qui examinait tantôt la toile, fut déconcerté au plus haut point de voir ainsi brutalement changé le contenu de la toile et il subodora, par erreur, que le secret que voulait lui livrer Jacques Saunière avant sa mort avait quelque lien avéré ou subliminal, avec le naufrage du commandant Charcot. Il se demanda au passage par qui était remplacé dans ce cas le personnage de Marie Madeleine, et qui campait le rôle de Judas ? L’histoire dit que Jean-Baptiste Charcot avait hérité de la petite-fille de Victor Hugo comme première épouse avant de la répudier Dieu sait pourquoi. Quant au traître, qui aurait vendu Charcot pour 30 pièces d’argent aux prêtres de l’économie de marché ? Qui lui aurait administré le baiser de la mort ? Mystère et boule de gomme.
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Fatalement, ça devait dégénérer. Et moi qui étais là, j’ai tout vu. Ce n’est pas le Davinci Code qui déclencha l’ire volcanique du Grand Mail. A dire vrai, c’était un autre. Un autre remake de La Foire aux Remakes, le festival que tout le monde attendait. C’était le carton, LE remake, ZE film du moment. J’ai nommé : Bienvenue chez les Ch’tis III. Zak Le Black y était allé de mauvaise grâce sur insistance d’Abdel le Brêle et de Hocine de la-barre Lamartine (réduite au tiers comme je l’ai dit). Zak commença à pester contre le « cinéma des feuilletons méxicains » comme il l’appelle. Oui, pour lui, c’était du « soap cinéma », cette manie de vouloir à tout prix copier-coller un premier succès. « C’est toujours comme ça. Ils font un buzz avec une merde, ça devient une merle, et bientôt une perle du cinéma français. Ensuite ils prévoient la suite. Et ça ne s’arrête plus jusqu’à ce que ça redevienne une merde. Déjà, moi, quand j’ai vu une meuf à la place de Jamel Debbouze qui s’est décommandé à la dernière minute ça m’a gonflé. Ne manque que Mimi Mathy dans le rôle principal ».
Mais cha ne va po un peu la tiête, biloute ? Echpèche de nig’doulle de Tiête ed’sot !
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Zak Le Black est le filleul de SAJ. C’est Zakarias Amos Koulibaly de son nom complet. Comme son aïeul, il tient de tout et de tout le monde. Mi-arabe, mi français, mi-juif, mi-peuhl, mi-x, mi-y, mi-figue, mi-raisin, mi-fou, mi-raison, mi-fille, mi-garçon, mi-beur, mi-neur, mi-nable, mi-noble, mi-ton, mi-tout. C’est vrai que mathématiquement, ça ne tient pas la route. Mais, étant nul en génétique comme en mathématiques des particules, on s’en fout des détails, n’est-che-pas ? Cheu préfère vous vendre ce qu’il m’a vendu. ZAK est le petit-fich moral de SAJ, ch’est comme cha un point ché tout !
Zak rêve depuis tout môme de monter un stand-up pour s’éclater, mais aussi pour séduire Amel Belle Belle Belle, la bombe anatomique puissance trois du quartier. Mais comme je vous le disais ce matin, le cœur de Amel Belle est pris. Je l’ai déjà dit : elle est foldingue de Jamel Debbouze. Et pour détrôner Debbouze, il faut se lever très tôt. Mais Zak n’est pas du matin. Et il le sait mieux que personne. Il sait que son Zaky Comedy Club n’est pas pour demain. Ni après-demain d’ailleurs. Du coup, personne ne veut miser sur lui, ce qui le met de mauvaise humeur et le rend parfois grognon et désagréable, même avec son pote Abdel.
Dans le quartier, tous les garnements se bousculaient au portillon du Cinérama dans l’espoir de décrocher une place. 3, 2, 1, Soleil, euh, SILENCE ! Noir. Le film démarre. Kad Merad dans le rôle de Philippe Abrams, l’ancien postier muté à Bergues par mesure disciplinaire du volet I, est devenu papy, depuis, et il a même une petite-fille. Celle-ci veut à tout prix prendre la place de Claire Chazal qu’aucune force au monde, pas même le tsunami ni la Société Méditerranée de Démolition qui a superbement taillé en pièces le Charcot, n’arrivait à déloger du JT de TF1. La fille, campée par Sarah Forestier, héroïne de L’Esquive de Abdellatif Kéchiche et César du meilleur espoir féminin il y a très longtemps, mit son point d’honneur à devenir l’espoir de la meilleure présentatrice télé. Pour cela, elle s’inscrit dans la meilleure école de journalisme de France et de Navarre : j’ai nommé l’ESJ Lille. Manque de pot, le jour où elle débarque dans la capitale du Nord-Pas-de-Calais, ça tourne au drame. Il pleuvait des corps, pardon, des cordes. Sarah Forestier donc, alias Nadine Abrams, revient dans ce trou du Nord à la demande de son grand-père déposer une gerbe de fleurs à la mémoire de cette mère teigneuse jouée jadis par Line Renaud alias Madame Bailleul, la mère de Antoine Bailleul alias Dany Boon, morte depuis. Elle était venue en même temps y chercher la baraka, argua Philippe Abrams. Et voilà que, sous une pluie battante, elle percuta de plein fouet un jeune homme qui s’avéra être le fils de ce brave Antoine Bailleul, le claironniste de Bergues. Le rôle du fils est censé être tenu par le comédien Benoît Magimel. Nadine Abrams descend affolée de la voiture sous une averse de plus en plus forte, une giboulée de tonnerre de dieu qui cinglait férocement contre le pare-brise, et au moment d’examiner le corps de sa victime, sur qui elle tombe ? sur un vieux chérubin qui ressemble comme deux gouttes d’eau de pluie du Nord à SAJ. On dirait même que c’est lui. La tête de ma mère que c’est lui, c’est SAJ ! s’écrie à nouveau Omar Le Homard en serrant ses deux fils Farid et Fred de ses gros bras poilus de malabar. Oui. SAJ avait le visage ensanglanté sous les bah du public et la stupeur de Zak qui crut reconnaître, il ne rêvait pas, il ouvrait les yeux comme ça, j’étais là, le visage en sang de son grand-père tel qu’il avait été retiré des décombres de Charcot, et agonisant à l’ombre du cèdre. Zak avait alors tout juste huit ans quand ce drame était arrivé mais il se souvient de tout comme moi qui ai tout vu me souviens de cette scène-là, de l’ébahissement de Sarah Forestier, et de l’étourdissement du cèdre dix ans auparavant, et de la stupeur des corbeaux dont les croassements firent peur aux pigeons plus que la détonation elle-même.
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Zak crut à une mauvaise blague et explosa en fureur. Il n’était pas le seul. Ce phénomène finit par agacer tout le monde. Excédé par tout ce cinéma – au sens le plus péjoratif du terme – Abdel Le Brêle prit son canif, et d’un coup sec, défigura le siège en skaï qui ne voulait pas décoller. Le cinéma entier, avec ses rideaux en velours, ses murs capitonnés, ses escalators mécaniques, ses toilettes chics, ses alcôves sexy, son bar design, ses affiches de films célèbre, ses posters de stars internationales, ses ambiances feutrées et son petit salon lounge très hype au fond, n’était plus à son tour qu’un cinéma HLM. Si la féerie ne fonctionne pas, à quoi bon tout ce cinéma, songea-t-il en VO. Oui, à quoi bon tout ce fard et tout ce clinquant si, au final, ça ne décolle pas, resongea-t-il en derby stéréo. Bientôt, Cristobal, Benjamin, Hocine et Enzo Macaroni se joignirent au commando des spectateurs séditieux. Un autre siège se vit défiguré, et un autre qui se voit arraché, et un autre vidé de ses chiffons, de son tas de Réel glauque dont ses entrailles sont honteusement rembourrées tels une nymphette qui mettrait un soutien-gorge plus grand qu’elle avec des boules d’éponge dedans. Les cris fusent dans la salle, les esprits chauffent, la colère gronde, on sonne l’insurrection. Le service d’ordre s’en mêle. Il s’avoue très vite dépassé. Quelqu’un a sorti son briquet. Seigneur, non ! Il va mettre le feu à la salle. Hakan Kebab se jette sur lui. Vite ! L’extincteur ! Affrontements entre un videur et Hocine de la barre Lamartine. Les jeunes en furie taguent tout sur leur passage : l’écran, le bar, les toilettes, tout. Echanges passionnés d’insultes, bastonnades, volées de bois vert ; un gars zigouille les pneus de la jolie caisse garée dans le parking derrière, en contrebas du petit immeuble élevé sur les décombres du François-Rude. Une autre voiture prend feu, et bientôt, plus rien ne va arrêter les insurgés. Le Cinérama avait pourtant bien fonctionné, hein ? Il faisait bien son rôle de nounou pour ados survoltés. Là, plus de cinoche, plus de printemps, plus de festival, plus de Foire aux Remakes ni de Fête aux Parodies. Bientôt, les CRS quadrillent le Cinérama et très vite, le quartier entier est sous surveillance policière. Il a fallu mobiliser les forces spéciales de la police pour empêcher les rebelles de mettre le feu au cinoche. Cellule de crise à la mairie. Le gérant du Cinérama est désespéré. Son affaire coule. Il menace de déposer le bilan « et adieu les joies du cinéma de proximité » menace-t-il. Un projet cher au maire.
Sur son blog (chenovebondyblog), Myriam Albanot, la reporter amateur du quartier, consignait les moindres détails de ces jours houleux, les moindres péripéties de cette affaire qui prenait à présent les proportions d’un mystère national. Elle postait d’heure en heure, pêle-mêle, les photos des voitures en feu, les bastonnades, les barricades, et les cris de révolte des insurgés. En revanche, aucune des photos ou vidéos prises dans les salles obscures au moment où ces images bizarres venues de temps lointains venaient interférer avec celles du film en un « fondu-déchaîné » saisissant. Il ne fallait surtout pas s’attendre à voir Le Fantôme de Charcot dans ses œuvres et sa bouille irréelle postée sur Youtube. Sitôt l’image prise, on n’y voyait que le plan originel du film, et point de trace de ces intrusions en noir et blanc dans le boîtier.
Les médias s’emparèrent du sujet ainsi que des oiseaux prédateurs fondant sur leur proie. Le Bien Public (comme toute la presse régionale et bientôt nationale) en fit ses choux gras. Le compte-rendu de l’envoyée spéciale du grand quotidien bourguignon donne froid dans le dos.
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BIENVENUE CHEZ LES CH’TIS III
Images étranges et montage macabre au Cinérama de Chenôve
« L’arrivée de Bienvenue chez les Ch’tis III à Chenôve, un film attendu avec impatience par le public chenevelier, aura finalement pris une tournure abracadabrante. Le premier volet avait réalisé, rappelle-t-on, un record en France avec 20 millions d’entrées à sa sortie en 2008, tandis que le volet II, réalisé en 2012, caracolait au sommet du box office avec néanmoins un chiffre inférieur : 15 millions de tickets vendus. Malheureusement, le public, venu nombreux assister à la projection, en était pour ses frais. Les spectateurs ont été surpris de voir des images étranges interférer avec le film. On voit la petite-fille de Philippe Abrams percuter Benoït Magimel, et la seconde d’après, c’est le vieux SAJ qui apparaît.
C’était un personnage emblématique du quartier du Mail dont les initiales renvoient à son nom, lui-même insolite : Slimane Aimé Jobim. Originaire d’Afrique du Nord, il avait, selon Pascale, une de ses anciennes voisines et néanmoins amies, participé à la guerre de 39 contre les nazis. Il était cheminot, précise un autre de ses anciens collègues. Il avait été mobilisé d’Algérie et enrôlé dans le régiment des Tirailleurs maghrébins. Mortellement blessé, il resta à Chenôve jusqu’à la Libération et s’établit ainsi en France. Il s’occupait de la ferme sur les ruines de laquelle fut élevé l’immeuble Charcot. Dans ses hallucinations, il affirmait, ajoute un témoin, qu’il avait été compagnon de voyage de Jean-Baptiste Charcot et son bateau Le Pourquoi-Pas ? qui avait exploré l’Antarctique dès la fin du 19ème siècle. Tous s’accordent à dire que c’était un personnage fantasque. Aux derniers jours de sa vie, Slimane réunissait les enfants du quartier au pied du cèdre dressé en face de l’ex-barre Charcot et leur racontait des histoires. Sa disparition fut brutale et avait suscité une vive émotion dans le quartier du Mail.
Dans la salle, d’aucuns ont confirmé sans peine que le personnage renversé par Sarah Forestier était bel et bien Slimane. Au reste, l’analyse faite par le laboratoire de la police scientifique de Dijon corrobore bien cette hypothèse et affirme que c’est effectivement la même personne dont le corps avait été découvert gisant au pied du cèdre le jour de la démolition de l’immeuble. Notons que ce phénomène survient dix ans jour pour jour après la démolition de la barre Charcot. L’incident, rappelle-t-on, était clos, l’autopsie ayant conclu à l’époque à une mort par « traumatisme émotionnel » et guère des suites de l’implosion elle-même.
Quoi qu’il en soit, la fête était gâchée hier, au Cinérama de Chenôve. L’effroi gagna la salle à la vue de cette image effarante, et dans le public, les commentaires et les explications – parfois fantaisistes – sont allés bon train. Certains évoquèrent même la possibilité d’un poisson d’avril de mauvais goût. On conclut à un montage macabre avec la complicité des employés du Cinérama. D’autres ont parlé de « malédiction de Charcot » et ont même cru voir dans ce phénomène la main de quelque esprit maléfique baptisé d’ailleurs « Le Fantôme de Charcot ». Pour eux, il ne fait pas de doute que « le cinéma est hanté ». L’implantation de ce cinéma multiplexe sur les décombres de Charcot avait, se souvient-on, provoqué force résistances à l’époque dans le quartier du Mail. La direction du cinéma a crié au sabotage. Toujours est-il que la qualité du montage demeure troublante. L’actrice Sarah Forestier, en soulevant le corps percuté, poussa elle-même un cri de frayeur en ramassant le corps de SAJ au lieu de celui de son partenaire qui devait lui donner la réplique dans le film, le comédien Benoît Magimel. Des escarmouches ont été enregistrées à l’interruption de la projection suite aux sifflements du public. Plusieurs arrestations ont été signalées parmi les semeurs de troubles. Affaire à suivre…»
Elizabeth Eluard
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De son côté, France 3 Bourgogne consacra un reportage aux « fantômes médiévaux » et autres « étrangetés gothiques », compile de témoignages recueillis auprès des habitants de nombreux villages de la campagne bourguignonne où l’on croit voir des « ombres malfaisantes » qui se dresseraient derrière toute sorte de phénomènes supposément surnaturels, allant d’une mauvaise récolte enregistrée en l’an 1956 jusqu’à une pressée miraculeuse ou des cépages douteux. Tout y passait. « La psychose a gagné toute la Côte d’Or et bientôt, le phénomène s’est répandu jusqu’en Franche-Comté et même au-delà. Des phénomènes « bizarres » nous sont ainsi signalés dans nombre de châteaux médiévaux où l’on croit voir des fantômes, des spectres de prétendus Chevaliers de la Table Ronde harnachés avec panache et autres apparitions romancées des Ducs de Bourgogne ! » ânonne le commentateur d’un sujet diffusé dans le 12/13 avant d’être promu à l’édition nationale devant la bonne réaction de l’audimat.
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Sur Chenôve News Network (surnommée CNN-Bourgogne), une chaîne TNT, diffusion d’une enquête où Myriam, la bloggueuse de tout à l’heure devenue reporter pour de vrai, raconte : « L’enquête se poursuit sur les mystérieux phénomènes qui ont mis toute la Bourgogne en émoi. C’est la psychose. Voici quelques témoignages cueillis sur le vif dans plusieurs villages. » Le sujet est tellement bien ficelé que Myriam réussit à le vendre au célèbre magazine de reportages de France 2, Envoyé Spécial. Il est diffusé le jeudi d’après. « C’est une enquête exclusive signée Myriam Albanot » annonce solennellement Françoise Joly, la co-présentatrice de l’émission, flanquée de son éternelle collègue Guilaine Chenu, devenue grand-mère comme sa compère. Myriam suivait tout cela avec sa famille en exultant. Elle n’était pas peu fière de sa fulgurante ascension dans le gotha médiatique. La reporter chevronnée nous emmène d’abord dans un château des Nuits Saint George où un vieux affirme avoir vu surgir un personnage « exotique » (sic) de la Confrérie des Chevaliers de Tastevin dans sa version de 1934, année de sa création. Un autre a cru voir un épouvantail danser comme un échassier, juché sur ses pieds de bois. « Décidément, chacun arrive avec ses histoires de fantômes. Certains villages se sont vidés de leurs habitants, simplement pour avoir entendu des rafales de vent inhabituelles pour la saison » poursuit la journaliste, images de terrain à l’appui, montrant une bourgade complètement désertée, dont les maisons, tristement vides, arborent des volets condamnés. Dans un autre village, à Chateauneuf en Auxois, au donjon de ce château médiéval daté du 12 siècle, on nous montre un habitant qui affirme avoir vu de ses propres yeux les silhouettes de Philippe Le Hardi et de Pépin Le Bref. Là, un paysan soutient mordicus avoir aperçu un sénéchal revenant d’une partie de chasse avec sa cour, tandis qu’une vieille dame du village de Romagne témoigne de dos, le visage flouté et le timbre déguisé en voix d’homme, en disant entendre des voix étranges la nuit, des voix qui tournaient par moment au brouhaha, ajoutait-elle, et qui provenaient d’une ancienne commanderie de l’Ordre des Templiers. On se croirait dans un épisode des Trois Mousquetaires ou quelque aventure rocambolesque de Don Quichotte, commente Myriam. En parlant de Don Quichotte, un élève du collège Henry Berger de Fontaine-Française soutient face caméra, quant à lui, les cheveux gominés et des Ray Ban sur le crâne, avoir vu la sculpture métallique de Don Quichotte réalisée par le sculpteur argentin Carlos Regazzoni, se détacher de son socle et se mouvoir avec fracas, avant de se donner en spectacle dans un rodéo effréné. Le chevalier métallique et sa monture forcenée auraient pris ensuite la clé des champs, selon le même témoin stylisé, pour aller gambader au loin, dans les vastes contrées de notre divine Bourgogne.
C’était Myriam Albanot en direct du Réel Onirique.
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La police des Cinoches fut alertée. Elle inspecta la salle de projection, engagea une équipe de la série NCIS. Rien à faire. RAS. Des flics en combinaison de cosmonautes passèrent au crible toutes les bandes. Il n’y avait aucune anomalie patente. Ils passèrent des jours entiers à visionner les films. Tout se déroulait bien. Ils inspectèrent les fonds d’écran, vidèrent les fonds de bouteille, firent mariner les bobines dans du liquide phosphorique, firent soumettre les projectionnistes au détecteur de mensonges, rien n’y fit. Le mystère demeurait total et l’énigme têtue.
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Et le commissaire Jacques Grisou de la BAF, la Brigade Des Affaires Farfelues, fut fatalement saisi de l’affaire.
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Il n’en fallut pas plus pour exciter l’orgueil du commissaire Grisou, le fin limier de la BAF. Il ramona son nez deux minutes, un tic qui lui était plus cher que la cigarette ; s’en alluma une, justement, de cigarette, fit un tour autour du cinéma multiplexe, un deuxième tour, plus long, autour des tours et des barres alentour, revint sur ses pas, écrasa le mégot à moitié consumé, et dit : « Hum ».
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Le commissaire Grisou, visage bouffi, yeux cernés, une carrure de catcheur ravagé par l’alcool ; parfaite caricature du mauvais flic ayant une montagne de remords sur la conscience, genre…Daniel Auteuil dans MR73 en pire, n’était pas près de jeter l’éponge, loin s’en faut. Il s’engagea même à élucider cette affaire avant la prochaine réunion du Comité de sécurité de la ville, réunion prévue dans trois jours. Il ne lui restait plus qu’une demi-lune avant l’expiration du challenge. Il s’isola dans la salle de projection et demanda à revoir le film. « Mais, commissaire… », « Quoi maiiiiis ? Vous êtes une chèvre ou quoi ? », maugréa-t-il, de mauvais poil. Une bouteille de Coco-Collo (comme on dit en ch’ti) et un sandwich jambon aux fromage dans sa besace, il se mit en devoir de visionner le film. Il le revit au moins cinq fois. RAS. Tout ce que racontaient les connards de journaleux était bidon, rageait-il. Il revoyait au ralenti, pas à pas, seconde par seconde, la scène où Sarah Forestier percutait sous une pluie battante le piéton ch’ti dès son arrivée à Bergues. Quand le pauvre bougre sortait sa tête du capuchon sous la pluie diluvienne, c’était toujours Benoît Magimel qui apparaissait, jamais SAJ.
Le commissaire Grisou s’affala sur son siège, avec sa grosse bedaine de porc, et se mit à ronfler, justement, comme un porc. Il est 1h du matin. On a essayé de le réveiller, il grommela des injures et, dans un sursaut de bête fauve, sortit son flingue dans la gueule du videur sans s’en rendre compte. Réflexe de vieux baroudeur. Soudain, à un moment donné, il fut éveillé par le cri hystérique de Sarah Forestier percutant de plein fouet un type en K-way rouge sous une pluie violente avant de l’envoyer valdinguer sur la chaussée. De ses yeux entr’ouverts, il entendit la voix de Sarah Forestier hurlant : « Benoît ! Benoît, c’est pas drôle » puis « Ahhhhhhh ! » Et là, le commissaire voit enfin, de ses propres yeux, le visage de SAJ écrasé, ensanglanté, enserré dans les mains de la pauvre comédienne. « Monsieur ! Monsieur ! » « Mon Dieu, Benoît, où es-tu ? Benoît, qu’est-ce que j’ai fait ? Dany, arrête le tournage, j’ai écrasé un Ch’ti, un vrai, arrête ch’tai dit ! » qu’elle criait la demoiselle.
Jacques Grisou avait lui-même enquêté, dix ans auparavant, sur la mort, dans des circonstances mystérieuses, du dénommé Slimane Aimé Jobim suite à la démolition de la barre Charcot. Il se souvient comment, dès le début, cet homme avait fait le mariole en empêchant tout le monde de dormir pendant plusieurs nuits de suite parce que Monsieur ne voulait pas quitter son appartement qu’il appelait sa vigie, lui qui s’imaginait, un peu patraque de la tête, un peu maboule, le timonier du Pourquoi-Pas ? le bateau du commandant Charcot. Et quand on avait réussi, à grand-peine, à le déloger, le vieux SAJ un peu – et même un peu trop – fou, alla trouver refuge sur la plus haute branche du Cèdre Totémique et n’en bougea plus. Même les pompiers ne parvinrent pas à le déloger car il menaçait à chaque fois de se jeter à la mer (sic) et aux requins du Pacifique. Et pour couronner le tout, le jour J, il nous légua un cadavre horrifiant en lieu et place du SAJ barje qu’il était. Mamamiya ! Ce n’était pas du 35mm, c’était un macchabée grandeur nature. Grisou se souvient de ce visage. Ce visage ensanglanté, recouvert d’hématomes, les yeux éteints, le regard tourné vers le ciel et comme souriant au cèdre.
Le commissaire Grisou poussa un cri de triomphe et, excité comme un taureau en chaleur, il bondit de son siège en tapant sur le dossier de son fauteuil avant de gagner la sortie en trombe. Jacques Grisou avait sa petite idée derrière la tête. A 1h du matin, il alla frapper à la porte de la vieille Maria Alzira Lobo Antunès de Sousa, la voyante portugaise de la Tour Renan.
Qu’il est long ton nom Maria, diable qu’il est long, fulmina-t-il en frappant à la porte de la mégère apprivoisée.
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Il alla taper à sa porte, au 8ème étage de la Tour Renan où elle avait été relogée. SAJ était naguère son voisin d’étage à Charcot. C’étaient les meilleurs amis du monde, et cette vieille mégère que tout le monde redoutait pour ses pouvoirs cabalistiques, SAJ, lui, ne décampait jamais de chez elle. Il était même le spectateur le plus assidu de ses séances de spiritisme. Il se souviendra à jamais de ces séances chamaniques où, pour avoir une image plus nette de ce qu’elle nommait dans son idiome biscornu « La Sphère des Anges Déchus », elle avait disposé un vieux transistor, une console de jeux vidéos, un écran d’ordinateur antédiluvien ainsi qu’une télé reliée à une antenne parabolique, au milieu d’une panoplie de bric et de broc. Il pouvait alors voir, il en était témoin, des silhouettes bouger sur son écran, des voix qu’on eût dit d’outre-tombe, fuser du transistor, et il suffisait qu’elle remuât de quelques degrés son antenne pour qu’un revenant prît la parole devant un aréopage de spectres affreux comme dans le clip « thriller » de Michael Jackson, lui-même fantomatique et effrayant. On dirait une conférence de presse pour ectoplasmes et spectres loqueteux.
Le commissaire Grisou n’hésita pas une seconde à frapper (ou sonner) à la porte de Maria de Sousa pour faire court, et j’aurais écrit « n’hésita pas à tirer de son sommeil Maria de Sousa pour faire court » qu’il eût surgit de derrière mon écran d’ordinateur pour me corriger en hurlant : « Et depuis quand les sorcières dorment, espèce de mauvais scribouillard! » (Il faut croire qu’il a coécrit le scénario de notre monde, c’est pour ça que ça pue le camembert pourri et le désamour des hommes plaqués par leurs femmes et boudés même par les putes).
« Qui va là ? Vi né voyé pé qu’y é tar ? » hurla la voyante portugaise en entrecoupant ses cris de jurons lusophones taillés toutefois dans une langue qui n’est pas tout à fait celle de Fernando Pessoa. On dirait du portugais du Brésil. Je crois savoir d’ailleurs, moi qui sais tout de la vie de ces gens, que c’est elle, oui elle, Maria Alzira Lobo Antunès de Sousa, qui ajouta « Jobim » au nom de SAJ, sur un air de bossa-nova. Le fait est que c’est une grande fan de Tom Jobim. (Gaorta de Ipanema…fredonne le narrateur…)
En reconnaissant la bobine de ce visiteur nocturne, elle se dégonfla avant de lancer :
Ah, c’est vous ? Vous avez mangé votre montre ou quoi ? (avec un fort accent brésilien).
Tu as les portugaises ensablées ou c’est juste pour me faire chier ?
Mi Missiou Grézou, vé avé vé l’hére ?
Zaâma comme si vous dormiez ! Je parie que vous êtes en pleine séance de tchat avec les Internautes de l’autre monde.
21
Maria le suivit non sans éructer quelques prières fulminantes, en maudissant Satan. Ce n’est pas la première fois qu’elle se mêlait des affaires louches. Elle était même grassement payée pour cela. Et puis, elle le lui devait bien. Sous ses dehors ronchons, Jacques Grisou n’était pas un grizzly mal léché. Il était même intervenu une fois pour tirer d’affaire son ami Miloud, un clando qui lui faisait les courses, et qu’elle hébergeait quelquefois.
Maria de Sousa s’installa dans le cinéma. Il pleuvotait sur Chenôve. On envoya la bobine. Maria passa ses mains sur l’écran, sur les sièges, sur les murs capitonnés et les rideaux de velours. « Slimane, tu es là ? Je sais que tu es là. Réponds-moi. » Elle fredonnait en sourdine One note samba de Tom Jobim et Frank Sinatra. Elle visionna le film, et à la scène dite, Benoît Magimel remplit le plus normalement du monde son contrat. Le même scénario se répéta une dizaine de fois. Maria sortit bientôt le grand jeu. Encens, vapeurs, formules incantatoires. Rien n’y fit.
Soudain, une voix. Une voix commerciale entonna : « Mot de passe erroné. Merci de réessayer. » Maria bredouilla encore des sons et réessaya derechef. Elle trouva le bon code mais au moment d’envoyer la communication, problème : « Votre forfait Wanadoo Outre Monde a expiré. Veuillez recharger votre conte » reprit la voix. Elle retenta de nouveau. « Vous ne pouvez pas effectuer cet appel, votre forfait Open Mondes a expiré. Veuillez recharger votre conte » insista la voix robotique. La vieille gitane s’empressa de recharger son crédit appels outre-tombe et reformula sa demande.
« Qu’ils sortent, qu’ils sortent tous. Je ne veux que toi ! » fit brusquement une voix caverneuse. Maria semblait être la seule à l’entendre. Pendant ce temps, le commissaire piaffe d’impatience. A un moment donné, l’image de SAJ apparut sur un écran, d’abord brouillée, ensuite nette. Maria s’empara d’une espèce de télécommande et de son vieil transistor. Elle s’ingénia ainsi à régler l’image et le son. Elle parvint au prix d’un effort envoûtant à établir définitivement le contact avec le vieux SAJ. Et sans coupure publicitaire s’il vous plaît !
Le visage de SAJ emplit soudain toute la salle. Il avait les cheveux blancs, la moustache en croc, le teint mat et les yeux noirs, petits. Il avait une barbichette poivre et sel comme celle du commandant Charcot et portait une casquette de marin comme son maître. L’image vacilla à nouveau, alors, à l’aide de sa télécommande, Maria chercha de nouveau la bonne fréquence jusqu’à ce que l’hologramme de SAJ se fût stabilisé. Il se présenta net comme le jour, sous les yeux éberlués de Grisou.
Maria ? Ma vieille voisine du 69, la Portugaise ?
Oui, c’est elle-même. Comment allez-vous mon ami ?
Bien, bien. Qu’est-ce qui me vaut l’honneur de votre visite ? Pourquoi venez-vous importuner un pauvre mort dans son sommeil éternel ?
Vos anciens voisins se plaignent de vous. Toute la ville est en émoi depuis que vous faites ces choses au cinéma. On en parle même à la télévision. Pourquoi ne les laissez-vous pas tranquilles ?
S’ils ne salissent pas mon vieil appartement, ne foutent pas leur mayonnaise partout et ne fument pas en cachette dans les toilettes, j’arrête mon cinéma.
C’est tout ? Alors, marché conclu !
Marché conclu quoi. Ils vous ont relogée, vous ?
Ben oui. Même que j’ai une vue sur la mer, et j’ai augmenté mes tarifs tellement ma clientèle s’est enrichie avec tous ces touristes ramenés par la Route des Vins.
Tu viens me réveiller de ma mort pour me faire une page de pub ?
Attends, je te passe le chef de la police, il veut te dire un mot.
C’est qui, cet hurluberlu. Ah, c’est vous commissaire ? C’est bien vous, Grisou ?
Le Commissaire prend peur. Il lève à peine les yeux vers l’écran. SAJ se met à le chambrer :
Vous n’avez pas eu peur de m’examiner sous toutes mes coutures le jour de l’autopsie, vous avez même demandé à ce que mon crâne et mes viscères soient ouverts, comme si un bulldozer pouvait s’y cacher, et maintenant, vous faites votre petite vierge effarouchée devant un pauvre fantôme qui n’a même pas de sépulture décente où se reposer ?
Mais…Mais vous êtes enterré au cimetière, l’un des plus beaux cimetières de Bourgogne. J’ai veillé moi-même à ce que vous ayez un caveau digne de vous.
Mais moi, j’avais demandé à être incinéré et réduit en poussière comme Charcot. Et personne n’a respecté ma volonté. Alors, maintenant que mon esprit s’est réveillé, à vous de voir ce qu’il faut faire.
Vous voulez juste être incinéré, c’est tout ?
22
Arrive Zak Le Black. Il rôdait dans le quartier et fut alerté par les voix qui montaient du Cinérama.
Et vous, que…que faites-vous là, ho ?
Laissez-le. C’est moi qui lui ai demandé de venir. C’est mon filleul, et vous n’avez pas intérêt à l’emmerder.
Grisou se grisa et risqua cette rodomontade :
Eh, mon vieux, autant vous dire tout de suite que je ne crois pas aux fantômes. Alors, c’est quoi votre truc, accouchez ?
Voilà ce que j’appellerais une approche intelligente du sujet. Attrapez-moi si vous le pouvez.
Mince ! Il a raccroché l’enfoiré !
On ne parle pas comme ça à un fantôme ! Vous l’avez vexé, c’est normal.
Maria dut renégocier avec SAJ. Elle actionna sa télécommande magique. Au bout d’un moment, il reparut. Aussitôt, Grisou, irascible comme il était, l’accabla de nouveau :
Mais vous êtes mort, je ne rêve pas, je vous ai découpé moi-même en morceaux via la tronçonneuse du médecin légiste !
C’est mon ami le Cèdre Totémique, le Cèdre qui veille sur le Temps et qui veille sur Charcot, qui m’a prêté son âme, ça vous va comme explication ? Il m’a irrigué de sa sève et je me sens revigoré comme si j’avais 20 ans.
D’accord, d’accord. Trêve de blabla, sinon, vous allez me chanter que le Cèdre est le monteur en chef qui a truqué tous ces films. D’ailleurs, pourquoi faites-vous cela ? Vous ne voyez pas tous les problèmes que ça nous a crées ?
Quels problèmes ?
Les jeunes qui n’ont plus où aller, les voitures qui brûlent, vous ne captez pas TF1 là où vous êtes ?
Des clichés. On a appelle ça des « clichés ». Vous n’avez pas vu Bienvenue chez les Ch’tis ?
Et même « Bienvenue chez les Bonbis ! »
Waw ! ça, c’est un titre, s’exclama soudain Zak Le Black, comme tiré d’un profond coma debout.
Qu…quoi ?
Grand-père, dites-leur.
Je leur dis quoi ?
Bienvenue chez les Bonbis ! Voilà un truc mortel pour mon stand-up. C’est grave ouaâr, votre titre, M’sieur le Poulet, ça déchire, vous me le prêtez ? Je vous le rendrai l’année prochaine, promis-juré !
Maria de Sousa crut bon d’intervenir pour apaiser la situation :
Et si tu nous disais maintenant ce que tu attends de nous pour goûter à la paix de l’âme, Slimane. Moi, tu peux tout me dire, hein, tu te souviens ?
Je me souviens surtout de la grande canicule quand Aicha avait acheté ce jacuzzi gonflable, et que tu as failli te noyer dedans. Sans moi, tu aurais coulé.
Oh, là, là ! Où est-ce que tu es allé chercher ça, vieux spectre vicelard ?
Tu me l’as bien rendu en tout cas. C’est toi qui me déposais la nourriture au pied du cèdre.
Tu ne voulais pas descendre. Ils avaient même jeté une grande échelle pour te ramener à terre, rien à faire. Les travailleurs de l’entreprise de démolition sont devenus tes copains.
Ils y étaient pour rien, eux. Même le commandant Charcot leur aurait pardonnés.
Oui, après tout, Pourquoi-Pas ?
Le Commissaire Grisou s’impatiente. Il titre une énième cigarette avant de reprendre :
Trêve de photos de famille. C’est pas les repas de quartier ici, OK ? Et si tu nous disais pour de bon ce que tu attends au juste de nous, pépé. Quelles sont tes revendications ?
Mes revendications ? Poh poh poh ! Les grands mots. Moi, je ne demande rien. Je veux juste qu’on arrête de profaner mes restes. Demandez plutôt à Zakaria. Zak, demande ce que tu veux, c’est l’occasion ou jamais !
Je te l’ai dit : Bienvenue chez les bonbis !
C’est tout ?
Oui, je veux virer Jamel Debbouze et jouer ici Bienvenue chez les Bonbis.
Et ça va parler de quoi ? Tu crois qu’il y aura un Philippe Abrams qui va cracher sur la Bourgogne et faire la grimace en buvant le Beaujolais Nouveau, ou bien faire son chichi en sifflant du Chablis ?
J’ai ma petite idée.
23
Zak réunit toutes les bribes d’images, les scènes de la vie d’antan, emmagasinées dans la bobine à souvenirs de son grand-père putatif. Bientôt, tous les habitants du quartier se mirent de la partie. Ils sortirent chacun tout ce qu’il avait de photos de famille, d’archives mémorielles ou anecdotiques, de vieilles vidéos numériques et autres cassettes VHS de l’âge de bronze high-tech. On mit tous ces clichés bout à bout et cela donna la plus belle saga de l’immeuble Charcot. Le Cinérama se mua en une vaste auberge espagnole pour cinéma familial. Zak, en monteur futé et affûté, recolla tout cela avec la sève du Cèdre. Et le stand-up qu’il voulait tant monter se transforma en un vrai film à succès qui allait bientôt détrôner au box office Bienvenue chez les Ch’tis III. Le film eut un retentissement international et fut même racheté par la major de George Clooney. Il fit tellement de recettes qu’on eut assez d’argent pour rafistoler tous les immeubles du quartier, et l’on s’est même arrangé pour faire douze trous dans les tours de sorte qu’à tout moment, le soleil pouvait rentrer par les douze portes du jour comme au palais de l’Alhambra et rayonner tout autour sans avoir l’air de nous jouer un tour.
24
C’est ainsi que le Fantôme de SAJ ou de Charcot s’apaisa, et la paix revint régner dans le quartier, et sur les vignobles alentours, et dans les châteaux médiévaux et les donjons anciens. La sculpture métallique de Don Quichotte revint à sa place et les corbeaux se firent discrets. La ville ne connut plus de phénomène étrange, et Myriam ne parla plus que de choses ordinaires auxquelles elle s’évertua tout de même à chercher (en vain) quelque côté maudit ou lumineux. Abdel Le Brêle et sa bande reprirent leurs habitudes et il n’y eut plus ni bus brûlé, ni cinoche tagué, ni élu entartré. Pas plus qu’il n’y eut de dérèglement dans le déroulement des saisons : ni automne mauve, ni vendanges amères. On fit des bacchantes, on engagea une campagne publicitaire à 1 million d’euros pour réconcilier le public avec le Cinérama et on rémunéra grassement la vieille Maria Alzira Lobo Antunès de Sousa, tandis que Jacques Grisou fut promu commissaire en chef de la BAF, la Brigade des Affaires Farfelues. On fit une fête à La Maison des Aînés ; on fit une ode à Charcot et on lut une belle oraison, à titre posthume, à la mémoire de Slimane qui reposait, désormais, définitivement en paix. On déterra ses os et on lui aménagea une sépulture écolo, un caveau en roseau, au pied de son ami le cèdre, conformément à sa dernière volonté.
Et le sépulcre en roseau devint un mausolée : le mausolée de Sidi Slimane Ben Charcot.
25
Je vous ai raconté, moi, le Cèdre, cette histoire, afin de faire honneur à l’épopée de mon ami SAJ et à son vénérable maître, le Commandant Charcot. A présent, avec votre permission, je vais regarder tranquillement Bienvenu Chez les Bonbis. Je n’ai ni grand écran, ni lecteur DVD, mais je peux compter sur les pouvoirs dont la nature nous a gratifiés, nous autres, les arbres hauts et dotés de la faculté de lorgner par les fenêtres. Il a fait du bon travail, ce diablotin de Zak, mon protégé, vous ne trouvez pas ? J’entends résonner la voix du commentateur au clap final ; on dirait la voix de SAJ qui me rend hommage comme si j’étais une vieille relique ou l’épave du Pourquoi-Pas. « Le Cèdre qui veille sur Charcot et qui veille sur le Temps déploya ses branches comme une tulipe qui éclôt, pour ouvrir ses larges bras verts au soleil. Et la lumière fut…»

Mustapha Benfodil


Chenôve, le 30 avril 2008


1 Passage largement inspiré comme toute cette séquence, de la littérature « tchapagate » de mon ami l’écrivain Bônois Rachid Habbachi, particulièrement son livre intitulé : « Là où t’y as des mots, bessif t’y en as des gros ». Qu’il soit ici remercié.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

C'est curieux, il me semble que le commentaire déposé ici, hier par mes soins...ait disparu! Comme c'est bizarre, comme c'est étrange!