vendredi 30 mai 2008

En souvenir de notre atelier d'écriture

Par: Nadine Piccolo


« Oh ! Désolé, désolé, je n’ai pas vu l’heure passer et je suis en retard ! Désolé, vraiment ! »
Le vieil homme leva la tête lentement. Surpris, il sourit et détailla le jeune dégingandé qui se tenait debout sur le seuil de sa maison.
- Entre, fais pas d’manière avec les heures, elles ont le temps de te grignoter avant que tu les respectes.
Mustapha fit un pas. Ses yeux avaient du mal à deviner les contours de la pièce tant la pénombre de l’endroit tranchait avec la lumière vive du dehors. Il tordait son chapeau entre ses mains comme un enfant qui cherche le bon moment avant de se lancer pour réciter sa poésie à la maîtresse d’école.
Monsieur Angelo était assis dans un large fauteuil, un trône de sage pour un humble personnage, image que le journaliste qu’était Mustapha, ne put que retenir.
- Alors, je t’attendais. Tu m’as dit dans ta lettre que tu étais pressé de me rencontrer, c’est pas en restant sur le pas de ma porte que tu vas faire ma connaissance.
Toujours fidèle à son image, l’humour en étendard, par ses mots il invita le visiteur à entrer. Sans se lever, il s’empara de la bouteille de vin cuit et servit deux verres, préparés à l’avance.
Mustapha, assis sur le bord du banc, se délectait de l’instant. Il aimait par-dessus tout les premiers mots, les phrases qui donnaient rythme et chaleur à un entretien. Il avait eu bien du mal à obtenir ce rendez-vous. Non que l’homme en face de lui soit une figure tant réclamée qu’il faille patienter pour le trouver disponible, mais plus que cette journée, ce moment, était si important pour lui, pour son projet, qu’il avait refusé de précipiter les choses. De jours en dates, de mois en saisons, il avait tenu un carnet des « possibles » et c’était en ce matin d’avril, lune montante ou autre, allez savoir, qu’il se tenait enfin devant lui.
Après un long moment de silence réciproque, il s’enhardit :
- Voici ce qui m’amène. Vous avez par le passé écris de nombreuses nouvelles, des textes forts ou intimes qui tous étaient liés aux immeubles que vous avez vus construire et détruire ensuite. J’ai cherché de longs mois si vous aviez rédigé quelques lignes sur Charcot, une barre qui se situe à Chenôve en Côte d’Or, mais curieusement, je n’ai rien trouvé. Ces frères d’armes oserais-je dire, ont eu l’honneur de votre plume mais lui : pas ! Pouvez-vous m’en parler, ou me dire simplement pourquoi ???
Le vieux ferma les yeux. Une liste variée défilait dans sa mémoire, classement des évènements, recensements des coups, des hommes, des voix, des jours à traquer l’évènement. Episodes qu’il avait traversés et qu’il avait chaque fois retracés en articles ou textes divers. Oui, il se souvenait… Charcot, le fier. Charcot à la proue d’un navire qu’était le mail. Charcot celui qui ne se laissa pas prendre, et pour cause…
- Ah ! Tu me fais un drôle de cadeau mon gars ! On pense souvent que les vieux avec le temps perdent la mémoire ou qu’ils s’accommodent de la trier à leur façon. Si seulement je faisais partie de ces sages là quelques fois. Mais non ! J’hésiterais tout de même si c’était le cas, à y enfouir Charcot et tout ce qui me lie à lui depuis si longtemps...
Mustapha se dandine sur le banc. Il ne pensait pas en venant dans ce petit village, qu’il allait déranger et surtout contrarier ce vieil homme. Sa timidité chronique liée à ses bons sentiments sont mis à mal en un instant.
- Je suis sincèrement désolé si je vous ai blessé en vous peignant de mauvais souvenirs…
Monsieur Angelo éclate de rire, il manque de renverser son verre qu’il vient de remplir pour la deuxième fois.
- Non, petit, tu n’y es pas, ce ne sont pas de mauvais souvenirs, oh que non ! Si tu as du temps, je te raconte ! Assieds-toi dans l’autre fauteuil.
Mustapha s’installe confortablement et Angelo commence à parler.
- Vois-tu, je n’ai pas toujours eu cet air rugueux, ce front si plissé que les petits enfants parfois, me demandent s’ils peuvent y tracer des chemins au feutre non : un jour j’ai été je crois, un bel homme à ce que disaient les filles et à les voir arrondir les épaules, ralentir quand je passais près d’elle, faut croire que c’était un peu vrai. Moi, tu t’en doutes, je ne m’en rendais pas compte. Je parcourais depuis déjà de longues années toute la France, et même parfois un peu plus loin : l’Italie bien sûr, la Belgique quelques fois et l’Espagne. Tous ces voyages dans un seul but comme tu le sais déjà : écrire et écrire encore. Certains se spécialisent en roman de mer, d’autres en aventures montagneuses et bien moi, par le hasard de ma vie d’enfant qui tu ne le nieras pas, instrumentalise très souvent notre avenir, je me suis retrouvé du haut de mes vingt cinq printemps, une obsession en tête : écrire sur les immeubles, ceux qui avaient fait périr mon grand-père et voler le temps à mon père. Je les ai beaucoup haïs tu peux me croire mais curieusement, très vite, j’ai compris que ma démarche n’était pas de toucher ma douleur mais bien de comprendre, de vouloir saisir la mentalité des maçons, la parole de l’ouvrier qui construit pour l’autre, lui qui souvent, n’a pas grand-chose. Savoir aussi ce qui mûrit dans l’esprit de celui qui trouve son camarade mort au fond de la fosse ou qui laisse partir un compagnon, handicapé à vie. Comment fait-il pour remonter sur les échafaudages dès le lendemain ? TOUT tu m’entends, je voulais tout connaître et j’avoue qu’aujourd’hui, certaines paroles, certaines confidences, j’aurais peut-être préféré ne pas les entendre ! Ressers-nous, le vin ne fait du mal que si on le boit avec les lèvres minces, à contre-cœur.
Mustapha un peu gêné, ressert Monsieur Angelo et lui, ensuite. Sa main tremble un peu. Le charisme du vieil homme le perturbe.
- Chaque mois, je faisais un planning, comme on dirait aujourd’hui. Je notais toutes les informations concernant les constructions, celles qui débutaient, celles qu’on allait bientôt fêter, celles également dont l’avenir ne tenait qu’à un fil et dont les murs tremblaient d’avance, avant la destruction. Je traçais le plan de mes périples. Je tenais un carnet de voyage d’un genre particulier où le béton remplaçait la courbe des vagues, les murs bordaient les pages. Je ne prenais des vacances dans telle ou telle région, qu’à condition d’être sûr de pouvoir mener mon enquête au plus près. J’étais insouciant. Je commençai vite à croire que j’avais oublié la naissance de ma quête et c’était un peu vrai. Les plaies se referment si on leur en laisse le temps ou si on les aide, un peu !
Puis un jour d’avril, j’ai appris qu’en Côte d’Or et là, tu vois où je veux en venir… Un immeuble de dix étages allait être déconstruit. Imagine ma joie : ça faisait deux ans que rien de semblable en France n’avait eu lieu. J’étais comme un gosse. Le soir même je préparai mes affaires, pris pellicules, appareil photos et autres bagages et le lendemain sans plus attendre, je partis pour la Bourgogne. Je connaissais déjà les lieux. Mes recherches m’avaient happé quelques années auparavant pour une autre barre non loin de celle-ci. Je trouvai un hôtel pas très cher et pas très éloigné du quartier et profitai des deux jours qu’ils me restaient, pour flâner, parler, recueillir témoignages et images à tout venant. Les démolisseurs sont toujours un tantinet cabotins et c’est donc avec bonhomie qu’ils me permirent de monter dans Charcot, de poser des questions et même de faire leurs portraits journalistiques : du Bonheur !
Je réalisais dans ces moments-là la chance que j’avais, la liberté qu’était ma vie et le peu de contraintes que je m’imposais. Puis, le deuxième soir, parcourant les abords de l’immeuble, je surpris un jeune fille qui se faufilait sous le grillage maintenant apposé tout autour des murs. J’aurais pu passer mon chemin mais je ne sais pourquoi ce soir-là, je la suivis sans l’ombre d’une hésitation. Je marchais sans faire de bruit. Mes pas ne ressemblaient pas au battements de mon cœur qui allait, j’y ai songeai, explosé dans l’instant ! J’imaginais un grand frère me transperçant de sa fine lame, un ouvrier me tirant comme un lapin croyant qu’on venait lui voler son matériel, bref : je n’en menais pas large. Marche après marche, je me suis retrouvé bientôt tout en haut de la tour. J’étais si essoufflé que j’avais du mal à voir clair, mon dos courbé, les mains sur les genoux, je tentais de reprendre l’air et ma dignité. Quand la lueur d’une lampe attira mon attention. Je me plaquai contre le mur et tentai de voir ce qui se tramait tout près. Si tu n’as jamais vu de fée, si à ton âge tu ne sais pas ce qu’est le dessin d’une courbe féminine, si…
A ces mots, Mustapha voulu gentiment protester. Dire son aimée, dire son amour pour elle mais Angelo ne s’interrompit pas pour lui laisser le temps d’évoquer la belle Amina. Celle qui savait s’effacer pour qu’il se détende, le soutenir pour qu’il s’appuie, le faire rire et l’émouvoir, aussi !
- Quand je trouvai l’audace de regarder ce que le mur me cachait, j’eus un véritable choc ! L’implosion mon gaillard, n’est rien à côté de ce que mes yeux découvrirent. La jeune fille entrevue était là, bien là. Nue comme on peut l’être quand on l’est vraiment. Nue et belle, mais belle ! Je ne sentais plus mon corps ou si, mais… trop ! Je ne bougeais plus. Elle entra lentement dans une baignoire oubliée là. Comment l’avait-elle remplie ? ça, je ne pourrais le dire mais ce qui est sûr c’est qu’elle glissa dans l’eau comme un sirène. Ses rondeurs, ses longs bras que j’imaginais soyeux au toucher, me faisaient l’effet d’un cocktail pour soldats. Puis, alors que je me demandais où cette scène allait me mener, elle tendit vers moi la main. Non, ne soit pas tenté de rire. Ce n’est pas un conte. Elle m’invitait véritablement à la rejoindre. Je sais que les bonnes manières demandent à ce que les personnes partageant la même baignire fussent présentées avant mais, avions-nous le temps ? Charcot implosait le lendemain.
Mustapha sourit. Il imaginait la scène, peut-être la pleine lune qui en rajoutait un peu !
- Je ne suis pas très brave à vrai dire devant les filles mais une telle invitation ne pouvait prétendre à un refus. J’avais déjà vécu des « expériences » comme on dit, mais pas de véritable passion, pas d’amour fou dans ma vie. Là, je crois que j’en ai oublié mon nom, l’endroit où était mon hôtel et peut-être même, le but de mon voyage. Nous avons joué de nous, nous avons goûter la peau de l’autre, nous avons laissé la lampe s’éteindre et le jour nous surprendre, blottis, transis, réfugiés l’un contre l’autre. Puis il y a eu les bruits. Les hommes, les groupes de plus en plus nombreux de policiers et de gens du quartier. Tous s’agitaient. Tous plus matinaux que les autres jours pour préparer l’évènement. Ma charmante se redressa d’un bond. Elle était comme prise de panique. Elle tournait sur elle-même, toujours aussi nue que la veille. Je l’aidai à se vêtir et passai sur ses épaules le pull fin que je possédais. Avec tendresse, je tentai de la calmer mais rien n’y fit. Elle voulait une seule chose, redescendre rapidement. J’avais beau lui expliquer que l’implosion n’était pas pour tout de suite, de si bonne heure, elle ne m’entendait plus. Main dans la main, nous avons repris le chemin inverse. Craignant de nous faire prendre, nous avons pris mille précautions pour nous extraire de l’immeuble et pour nous cacher tout près. Je réalisai, dès les premiers rayons pâles tombés sur moi, que tout mon matériel photographique était resté à l’hôtel. Mes notes, mon inséparable carnet où je couchais toutes traces d’un exploit chaque fois que j’y assistais, tout était dans ma chambre. La réalité me surprenait. Je voulus prévenir ma tendre compagne de la nuit que j’avais un chemin à prendre, un but à atteindre mais quand je tournai les yeux, elle pleurait. Vrai ! De grosses larmes inondaient son visage sans qu’elle s’en cache pour le moins du monde. Devant ma surprise non feinte, elle me confia un morceau de vie un peu embrouillé dans lequel je retenus les mots qui me frappaient : pas voir, finir, jamais, fuir, peur, destruction, abri et tant de phrases qui les liaient que je dus l’interrompre gentiment.
Voilà, tu sais tout, tu sais pourquoi je n’ai jamais écris sur Charcot et que je n’ai pas non plus d’images à montrer.
- Mais elle finit là votre histoire ? L’avez-vous revue votre princesse ? Lui avez-vous dit un jour votre quête et raconté votre vie ?
Au moment où le vieil homme allait répondre, une femme entra dans la pièce. Elle posa son panier de linge sur la table et donna avec vigueur, une poignée de main à Mustapha.
- Il veut savoir comment s’est finie la journée de Charcot ?
- Oh ! Canaille… tu ne lui as pas tout raconté quand même ?
La vieille femme disparut dans la pièce attenante. Monsieur Angelo sourit à son invité rougissant.
- Dis-moi au fait, pourquoi voulais-tu que j’écrive AUSSI sur Charcot ? Il y en a bien d’autres que j’ai dû rater depuis.
Se remettant difficilement de ses émotions, Mustapha expliqua.
- Je suis depuis quelques temps, oh ! pas pour longtemps, dans la commune qui l’a vu tomber. J’ai pu avec d’autres mains, écrire quelques pamphlets, notes, nouvelles et autres commentaires ou tranches de vies glanés dans les mémoires ou envies de chacun. Nous avons mis notre cœur dans cette rencontre et je voulais être sûr que nous vous étions en quelque sorte, fidèles ! Le temps à combler le chantier. Les gens du quartier ont presque oublié le décors qui était le sien, avant, mais nous avons voulu lui raconter son histoire, faire revivre un bateau de pierre, une tour qui par moment à repris vie sous la plume de chacun.
- Dis-moi, quels sont ceux dont le nom forment ton groupe et qui ont fait, avec toi, ce bout de chemin tentant ?
- Ils sont nombreux.
- Oui mais moi, j’ai le temps !
- Alors, il y a :
Anne, elle écoute en penchant la tête, doucement, avec beaucoup de respect.
Helen dont la clownerie n’enlève rien à la tendresse, bien au contraire.
Joëlle flamboyante et décidée.
Bruno réservé mais là, avec nous.
Danielle qui se marie bientôt et porte cette date gaiement en elle.
Pascale, elle m’a trouvé, elle m’a tenu la main durant mon séjour et je ne serais pas neutre en parlant d’elle ! Elle est si… Un grand cœur, une grande dame…
Michèle qui se redresse, peu à peu.
Roza, Roza qui ne se contente pas de nous gâter avec de bons gâteaux. Elle nous gâte aussi en mots, avec beaucoup d’humilité…
Nadine, elle semble avoir trois vies et deux ou trois missions à mener chaque fois que je la rencontre.
Fatima, aussi désolée que moi quand elle arrive, elle nous offre en retour chaque soir, son franc sourire.
Sarah, si jeune et si vraie, dont les textes n’ont rien à envier aux grands !
Patrice, il prend des notes et observe, sourit. Il a souvent du mal à repartir.
Chantal qui cache ses talents d’écriture. Qui s’en défend presque !
Marie-Luce, dansante, charmante.
Aurélie, elle a commencer un chemin, certes difficile à parcourir mais à faire. Elle le fait !
- Et bien, en voilà du beau monde !
- Ce n’est pas tout. Si je peux vous dire encore.
- Oui bien sûr, pardonne-moi si je t’ai paru impatient !
- Non non, tout va bien. Je ne vous ai pas encore parlé de Yasmine, notre benjamine, petite furet tranquille qui tout au long de ces soirées est restée là, à attendre sans impatience, participant dans son silence à l’écriture familiale.
Amina… que dire d’Amina ?
- A lire tes yeux, ne me dis rien, j’ai déjà compris ce qu’elle est pour toi !
Mustapha rougit de nouveau.
- Continue, il va bientôt faire nuit et je ne voudrais pas que tu te perdes au retour.
- Azzedine, oui je dois parler d’Azzedine. Des heures durant à œuvrer pour que telle chose soit faite et bien, ou que telle autre réussisse en temps et en heure. Il a été tout au long de cette aventure, le maître d’œuvre. Je manquerai de « mercis » quand je le quitterai !
- Mais les quitteras-tu vraiment ? Tu en parles avec tant de complicité et d’émotion ?
- Oui, je les quitte bientôt mais c’est avec une tendresse au cœur et une certitude qui m’aide véritablement à partir : je suis certain que je reviendrai et que je les reverrai, un jour prochain. Et si ce hasard ne se concrétise que tardivement, la vie est parfois ainsi faite, il est un fil qui nous relie, qui sert de chaîne mais pas d’entrave, c’est l’écriture que nous avons menée ensemble, les mots qui ont mijoté autour de la table et les rires oui les rires et les larmes aussi que nous avons partagés durant des semaines.
- Va, va les retrouver pour la dernière fois alors si j’ai bien compris, et dis-toi que tu as ma bénédiction si je peux dire ainsi. Rien dans tes mots et ton attitude ne semble mauvais. Tu es de cœur et sache que les gens comme toi, je les respecte et les admire. Reviens quand tu veux, si tes pas te ramènent dans le coin et ce jour-là, apporte moi ces textes que vous avez rassemblés pour qu’ils ne fassent qu’un.
Mustapha promis.
Au bout du chemin il se retourna.
Monsieur Angelo le regardait s’éloigner, sa compagne blottie contre lui, la tête tendrement posée contre son épaule.


En mémoire d’un atelier fait
D’artistes amateurs, mais passionnés,
Créateurs aux sens aiguisés par l’émotion,
Qui suivirent Mustapha,
Ecrivain au grand cœur, dans une aventure
Enthousiaste.

Nadine
29/04/08
1h09

jeudi 22 mai 2008


LA NOUVELLE DE HELEN RINDERKNECHT

Le bout de bois



C’était un jeudi, un froid matin d’avril. Une terrible implosion gronda dans le ciel et, en un battement de cil, Charcot s’évanouit dans un nuage de poussière sous le regard embué de S.A.J. Il se frotta les yeux persuadé que ce qu’il venait de voir n’était qu’une illusion…. Mais c’était faux. il avait enfin compris…

Nous n’étions pas devant un sinistre mais devant une renaissance. Tout avait commencé il y a 40 ans quand il était arrivé pour emménager dans cet immeuble propre convoitée par tout le monde, le gens avait enfin de l’eau courante, des toilettes des papiers peint propres, un sol, du chauffage, une aubaine pour lui qui venait de sa campagne profonde.

Il rêvait de grand air et la construction de l’immeuble de neuf étage lui avait donné plein d’espoir, les gens allaient pouvoir vivre dans un même endroit, se parler se soutenir, il allait pouvoir aller demander du sel à sa voisine Amina, boire un thé, manger un délicieux couscous et repartir, ils allaient pouvoir se soutenir.

Biensur les moments dur étaient aussi arrivés et quand il du accueillir son unique petit fils Amir après le décès de son fils et de sa belle-fille, il avait du relever ses manches de sa chemise, se montrer digne de son rang et lui apprendre les jolies choses de la vie mais aussi ses dures lois. Il lui avait préparer sa chambre au 4ième étage de la cage 4 une belle chambre de papier peint bleu avec des avions sur les murs, une table de nuit en forme de voiture, il s’était donné du mal pour accueillir Amir pour qu’il se sente bien, il avait économisé sur sa retraite maigre pour qu’il se sente lui aussi chez lui.
Amir était arrivé un matin de décembre, il ne parlait pas, il avait perdu le gout de parler au moment ou on était venu le chercher à l’école pour l’emmener dans une famille qu’il ne connaissait même pas et pour lui dire que son papa et sa maman ne reviendrait pas du travail, il étaient partis au ciel.
Mais SAJ avait tout prévu il était venu le chercher en vélo avec un joli porte bagage bleu et lui avait dis : « viens mon fils, je vais t’emmener dans un endroit ou tu auras des tas d’amis tu pourras jouer et jamais tu ne te sentiras perdu ».

Et c’était vrai la première sensation de SAJ à son arrivé au pied de Charcot était paisible, comme un rève qui se réalisait et une nouvelle vie qui commençait. Madame de Souza lui avait apporté ses fameux macaronis et Betina, de la famille hongroise du 6 ième, lui avait préparer des guirlandes de fleurs comme s’il était arrivé pour des vacances. C’était ce frisson de douceur qu’il avait voulu redonner a son petit fils.
Quand Amir est arrivé au pied de l’immeuble, devant la cage 4, il s’est arrêté et a regardé longuement le centre commercial, et puis il a lâché la main de son grand père et est allé doucement , pas à pas, se coller à un emblème du quartier, le grand cèdre au pied de l’immeuble qui était pour lui le seul être rassurant dans ce nouveau monde inconnu.
Il était grand, fort, ses grand bras l’enveloppait, rassurant ils allaient se lier bien plus qu’il ne pouvait l’imaginer à cet instant même.

Même s’il n’était plus que trois appartement occupé de l’immeuble avant sa démolition il se sentait chez lui mais le temps était compté, la déconstruction comme il savait le dire, était prévue dans quelque mois…il n’allait donc pas rester longtemps mais SAJ tenais a être le dernier a partir d’ici.
Arrivé dans l’appartement, tout était identique au souvenir de SAJ, madame de Souza et ses macaronis bien plus consistants qu’a l’époque, avec plus de gruyère plus de crème et de viande… les temps changent et c’était tant mieux.
Betina, elle aussi était au rendez-vous, elle aurait manqué cela pour rien au monde un nouvelle arrivant, une nouvelle jeunesse un bol d’air frais. Elle avait remplacé les fleurs par des bonbons pour qu’Amir puisse profités pleinement de la guirlande et la savourer en découvrant petit à petit les nouvelles pièces qui allaient devenir sa nouvelle maison.

La chambre apprivoisée, il alla jusque sur le balcon pour voir comment la ville se dessinait sous ses yeux, pas de métro comme chez lui, pas de périphérique mais beaucoup d’enfant qui jouaient dans le parc en bas des immeubles, le bruit de bus dans la rue, le monsieur qui se promène avec sa veste jaune fluo pour ramasser les papiers par terre, et puis ce cèdre encore la, il esquissa un petit sourire pour lui dire merci. Il tourna la tête et son grand père était derrière lui avec les mains dans le dos. « Tiens mon petit, c’est un cadeau de bienvenue, il était dans l’appartement à mon arrivée dans un coin de ta chambre, et je pense donc qu’il te revient de droit, moi je ne dors même plus dans cette chambre et puis il te serra bien plus utile qua moi.
Le grand père tenait dans ses mains, un……disons le un vieux morceau de bois qui ressemblait à un bonhomme, de la ficelle tenait ses bras et ses jambes, la jambe gauche était bien plus grande que l’autre, sûrement cassé avec le temps, mais ce bout de bois était quand même bien fait, un bouchon a la place de la tête avec des yeux dessinée au feutre et une bouche souriante et des petit pied en bouchon de bouteilles d’eau, de la ficelle n guise de cheveux, il avait tenu avec toutes ces années pensa Amir…. Quel drôle de bonhomme.

Amir regarda son grand père comme pour lui dire : « mais Papy, je suis un garçon je suis même un gadji comme mes potes m’appelait et ces bêtises, ce n’est plus de mon age… ».
SAJ avait bien vu la mine décontenancé d’Amir et rajouta « mon petit, prend bien soin de lui, ce vieux bonhomme est certes un peu usé, certes tu n’es plus un petit garçon mais il sera la pour veiller sur toi, on m’a même dit qu’il avait des pouvoirs magiques….foi de Papy SAJ »
« Mais oui c’est ca c’est ca ….. » pensa Amir, il se dit que le vieil homme faisait son possible pour lui rendre la vie plus facile et accepta le cadeau sans vraiment l’écouter, il préféra prendre ses marques dans sa nouvelle chambre avec sa musique, et son mp3 sur les oreilles. Il posa le bonhomme dans sa valise ouverte, et lui souris ironiquement.
Le « bout de truc » tomba lourdement dans la valise sa tête penchée vers la fenêtre.

Le soir venu, Amir ouvrit les yeux pendant la nuit le sommeil était long a venir et il ne se sentait pas chez lui, les bruits du périphérique lui manquaient, ils avaient certes entendu des jeunes rouler en moto dans les rues mais pour lui ne n’était qu’un partie de ses bruits habituels. il prit soin de ne pas faire de bruit pour ne pas réveiller son grand père.

Les yeux ouverts il se disait que les voitures sur les murs c’était vraiment un peu trop et qu’il allait avoir la honte si ses nouveaux amis venaient chez lui…
« Mais non ne t’inquiète pas ! Les avions, c’est joli et puis je le sais moi, ton futur copain Mustapha, a quant à lui des petits nuages car il a hérité de la chambre de sa sœur. Tu verras en arrivant dans sa chambre, il se confondra en des chuis désolée chuis désolé, vraiment » de peur que tu ne le répète à tout le monde. »
Les yeux écarquillés, Amir regardait droit devant lui en cherchant dans la nuit…
- Amir pensa …mais mais euh, vas-y qui parle ?
- - et bien, mon cher ami….
Il ne peux pas me parler pensa Amir….tu ne peux pas parler……. Il entendit le crissement de la ficelle serrée et d’un instinct marqué, Amir se leva et suivit le bruit comme hapé par un appel au creux de son estomac qui le guidait… en un instant il se retrouva devant l’ascenseur et de l’ascenseur devant la porte d’entrée, le bruit indécent de la ficelle le guidait encore et il sortit dehors pour le suivre…..
Arrivé dehors il leva les yeux il se trouvait devant le cèdre, ce grand bonhomme de bois (décidemment encore du bois……) se tenait devant lui et devant le cèdre le petit bonhomme.

- écoute mon petit Amir tu es mon nouveau macaroni au fromage, ma nouvelle guirlande de bonbon, mon nouvel appartement mon hôte quoi… regarde le cèdre et touche le…
Amir s’exécuta il posa la main sur la cèdre, rassurant comme au matin de son arrivée et en un claquement de doigt le sol l’engloutit et ses pieds s’enfonça dans le sol, un ascendeur mais celui la il n’en avait jamais vu des comme ca…. Un voix annonça vous étés arrivée au poste de contrôle cher Amir bonjour salamalikoum, bienvenito, buenos dias ,

Yahhaaaaaaa c’est trop la class hein ! « le petit bonhomme surgit en sautant devant la porte qui venait de s’ouvrir !!
Yo mec !! ca c de la bombe atomique !! et puis je suis deja la, un pro de la descente le bout de bois !!

Amir n’en croyait pas ses yeux mais sentait que le monde était différent à présent, il venait de passer de l’autre coté du cèdre… de la bombe atomique le bout de bois !!
Il s’avança doucement, une musique de snoop Dog marchait en ambiance, ouah il connaît snoop dog le truc…
Il était dans une salle des machines, une salle de conte, des postes de contrôle, avec des tv, des écrans lcd des micros partout, au milieu il y avait un siège rouge en velours façon années 70 mais avec beaucoup moins de classe tout de même sûrement un truc récupérer chez emmaus.
Le bout de bois venait de l’étonner mais il avait de drôle de gout pour la déco.

Il avait deja vu des salles comme ca quand il avait visité le métro parisien en CM2 mais la, avec snoop dog en fond, jamais de la vie !! et puis un ciel étoilé venait se placer au dessus de sa tête, une salle de contrôle en plein air mais enterrée….il n’en revenait pas…
Il remarqua une grosse molette sur le coté juché sur un socle et un énorme lecteur mp3 a coté… d’où sortait la musique.

- A ma droite tu vois les écrans sur Peguy enfin ce qu’il en reste j’ai encore un peu de travail mais j’avais mis un stagiaire sur le coup et c’est vrai il n’a pas assuré. Il ne reste malheureusement que les poussières d’étoiles à gérer mais Peguy est un gentil garçon il va déménager bientôt pour de vrai.
-
Le petit bonhomme sauta sur le fauteuil en velours et tourna comme s’il venait s’amuser sur un cheval d’enfant dans un jardin.
Yahhaaaaaaa !! tu vois ici c’est ton immeuble. »

Sur une dizaine d’écran on pouvait voir les appartements des dernières familles encore la, les cuisine, les salons, les couloirs grâce aux caméras de surveillance, mises en place bien avant que les humains l’ai envisagé.

« Silence, on tourne !!!!!!! » s’ecria-t-il !!.
Les deux individus se turent et un bruit de casserole se fit entendre :
Regarde ce sont les premiers demolitator* qui viennent prendre les marques, l’immeuble va être démoli dans quelque mois et je pense qu’ils doivent commencer les travaux…
les démolatators démontèrent une porte d’un appartement inoccupé, pour y entrer…

yahhaaaaaa !!! d’un cri le petit bonhomme sautilla et cligna de l’œil

« Monsieur Gaudin, la porte !! Elle vient de réapparaitre devant nous, monsieur gaudin, monsieur Gaudin nous ne pouvons plus rentrer »

« mais….. mais…. Comment ? » pensa Amir
-regarde ce n’est pas fini mon ami….

Les démolitators se retrouvèrent dans l’ascenseur et une voix douce leur annonce :
« messieurs vous êtes arrivés au rez-de chaussé, veuillez sortir de l’immeuble sil vous plait ! salamalikoum, auviedersehen, ciao bye !

*demolitator nom donnés par le bonhomme de bois pour désigner les professionnels du bâtiment architecte et autres démolisseurs prévus pour la déconstruction de l’immeuble.


- L’autre jour il on voulu arracher du papier peint dans l’ancien appartement de la famille Bilal et bien j’ai repapieté le mur d’un clin d’œil, avec les nuages de Mustapha, c’était drole ca alors !!! sur le derrière ils étaient… oui ils sont vraiment tombés sur le derrière….
Amir, vient avec moi…

Amir suivit le bonhomme de bois jusque devant une porte au fond de la salle des contes, une porte de couleur jaune apaisante et douce, il ouvrit la porte et Amir émerveillé découvris un nouveau monde…. cette porte ouvrait sur un univers étrange avec un horizon vaste et on pouvait y voir des immeubles, sautillants, ils bougeaient comme de vraies personnes, ils volaient, jouaient au carte construisait des maisons et même des immeubles, des immeubles pour les immeubles.

Amir avait ouvert les yeux sur …….. le paradis des immeubles.

Mais… comment… c’est possible ?

- et bien tu vois ma mission ici, c’être d’être un reconstructeur de déconstruction

Amir ne compris pas sur le moment mais le petit bonhomme ferma la porte et l’emmena près de la grosse molette…

- Tu vois ca et bien, les démolitator pensent qu’ils ont le pouvoir, les petit tours que je joue c’est pour leur montrer que nous ne sommes pas que de la matière nous avons aussi des vies, par exemple j’ai aidé madame Betina a trouvé un travail de concierge dans l’immeuble, sinon elle allait devoir partir d’ici et il en était hors de question. Et puis l’appartement était tombé en dépression depuis le départ de l’ancien concierge alors il m’a demandé de trouver une solution, le pauvre il était triste a nous faire un dégât des eaux, j’ai du agir.

Amir mon cher ami, le pays des immeubles est comme une nouvelle vie pour eux, ils peuvent enfin, partir léger, les locataires, sont relogés dans des endroits bien plus agréables et puis vogue la modernité après tout moi je redonne la vie, et toi tu es mon macaroni au fromage !!!

- Yahaaaaaaaaaaa, le bout de bois sauta sur le fauteuil et prit Amir par la main, et d’un cou d’un seul l’ascenseur avec la musique d’ambiance, les enveloppaient.
- Vous êtes arrivé à la surface chers amis, bonne journée, aubregado, ciao asta vista baby……
Ils se retrouvèrent a la surface au pied du cèdre un peu abasourdis par toutes ces nouvelle d’un coup tombés sur la tête d’Amir….

Amir amusé se retourna vers le cèdre et pensa d’un ton un peu grave comme sharzenegger dans terminator………. « i’ll be back » !!

Un clin d’oeil et, Amir et le bout de bois, se trouvèrent de nouveau dans la chambre pleine d’avion…
- Je comprends les avions bout de bois, un nouveau monde il aura bientôt des ailes.

- Oui et toi mon petit Amir tu vas devoir accompagner ton grand père dans ce moment tu sais il est arrivé avec plein de joie plein d’espoir et aujourd’hui il va devoir partir il va voir sa maison devenir poussière

-mais on pourrait lui montrer ?

non il ne peut pas savoir, sinon laisse tomber je vais être overbooké les journalistes les télévisions puis il ne pourraient pas comprendre, nous ne sommes que des objets pour lui tu sais les regles sont bien strictes, je choisis une personne pour lui expliquer tout cela, toi tu vas le garder au fond de ton cœur, tu ne t’en souviendra pas après mais tu pourras ressentir les sentiments de ton grand père tu pourras connaître ses joies, moi je ne fais que remettre en état l’immeuble avant son départ, j’essaie de lui redonner une jolie robe, et quand ca fait boum !!!!!!!!!!!!!!! il s’enfonce sous le cèdre et part derrière la porte jaune. il aura comme ca , une nouvelle vie, sa vie d’immeuble quoi!!!!
et tout le patacaisse des démolitators, c’est pour faire bien !!! Il se la joue grave eux !!!


Amir repris sa journée du lendemain en pensant a cette nuit un peu farfelue… mais en se disant que son grand père avait du passer des années magnifique entourée de gens affectueux et qu’il avait eu beaucoup de chance.
Au petit matin il arriva vers Saj et lui assignat un bisous!!! Comme jamais il n’avait pu lui montrer.

-Foi de papy saj ca me fais plaisir…..

il avait lui aussi vu des phénomènes étranges mais il ressentait les choses sans vraiment pouvoir les expliquer…

Le jour du badaboum arriva et Amir n’avait jamais revu le bonhomme de bois ils avaient démanger un mois après cette nuit si inattendue, Amir avait bien entendu que les démolitator avaient eu du mal a se frayer un chemin dans les couloirs, que plusieurs événements avaient retardé la démolition mais jamais de signe du petit bonhomme de bois, jamais un bruit de ficelle depuis cette nuit comme s’il avait finis sa mission…. Mais Amir savait qu’il ne serait pas loin au moins pour veiller sur son QG.


BADABOUMMMMMMMMM
Une petite fille poussa un cri et se blottit dans les bras de sa maman. Un vieil homme laissa tomber une larme pendant qu’un homme brayait pour se donner un peu de constance, comme s’il avait eu envie d’exorciser sa peine, face à cet événement qui prenait l’attention de tous les cheneveliers. Ou peut-être voulait-il simplement avoir son moment de gloire lui aussi…

Et le reste de la population applaudissait comme un nouveau souffle qui venait de s’immiscer dans leur cœur et leurs poumons des alvéoles plus claires plus moderne plus sereines.
Parmi toute cette foule, SAJ les yeux levé dans le vague avait été frappé de plein fouet comme un zoom sur l’histoire un flashback, un moment ou son cœur s’était arrêté de battre il prit la main d’Amir et la serra très fort.

Pour la première fois Amir parla et dit a son grand père :
« SAJ PAPY, Le Cèdre qui veille sur Charcot et qui veille sur le Temps déploie ses branches comme une tulipe qui éclore, pour ouvrir ses larges bras verts au soleil »
Et la lumière fut.

Asta la vista ciao bye…… yahaaaaaaaaaaaaaaaaa

Helen RINDERKNECHT

jeudi 15 mai 2008


LA NOUVELLE DE PATRICE EPERY
Hystéries en Charcotzie


Au pied de la première cage de Charcot, une brochette de jeunes merguez en liesse, à commencer par Zobi et Zoba, siamois inséparables, tels les doigts de la main. Zobi, c’est celui qui dit ci, qui dit ça, et cetera. Zoba, c’est celui-là qui fait comme le frère aîné, pointant ad vitam æternam un majeur impudique à la manière du grand khouya – geste atavique poussé à son comble. Ceci dit, la vie des quartiers est faite de signes, pas toujours très catholiques, genre faire la nique au passant ou au chauffard. Car Zoba, c’est aussi le quèquet qui, faute de BMW, roule des mécaniques en Ferrari XL sur la voie publique, pendant que Zobi lui indique la ligne de conduite : tout droit et bien profond ! A ce petit jeu, Momo n’est pas en reste avec son sixième doigt hérité du bon Dieu, bien qu’il eût préféré l’avoir au bout du pied, zizouite oblige ! Remarquez, douze bagouzes rutilantes en guise de volant, wal-lah qu’ça fait trop classe !! Dommage que le R.M.I. ne permette pas de quitter le parking… surtout pour le dernier de la smala : Moustapha l’intello, rebaptisé Moustacha par les barbus en raison de son menton glabre un poil préislamique et d’autant plus ignorant des plaisirs de ce monde qu’il est épileptique :
– Pi-lep-tique, ch’te dis, moi ! Ça veut dire qu’il va m’gerber partout dans la caisse si j’le laisse conduire, à cause de l’amiante ! Même qu’on va tous attraper la maladie si on change pas d’immeuble !, avertit Momo, du haut de son BEP en BTP.
– Nique ta miante ! Zoba et moi, faudra nous kärchériser mais on bougera pas !
– Tête de ma mère, on a trop d’souvenirs ici ! Nique ta miante !, confirme Zoba à grand renfort de gesticulations sans équivoque.
– Tranquille, khouya, l’épilepsie, c’est une maladie congénitale qui…
– … qui t’attaque taf-taf les glaouis et l’zob, quoi, style Gégène, explique Zobi avec la gravité du Musulman sur le point de se faire décapsuler…
Coca Cola en bouche, tam-tam entre les cuisses, l’Afrique noire célèbre à sa façon la fin de l’esclavage, dans la cage d’à côté : rythmes déchaînés, déhanchements dégingandés, ondulations lascives de popotins subitement pris de spasmes convulsifs, lolos trépidants ballottant en tous sens sous les yeux envieux de voisines acculées aux youyous. A croire que le sourire Banania n’est pas une légende si l’on exclut les rappeurs encapuchés, prompts à fustiger la ghettoïsation et le travail en chaîne, collier de misère des « travorés » : bombyx fugitifs parfois séropositifs, dévorés par l’angoisse d’être sans papiers. Négritude chevillée au corps, caractère bien trempé, Amadou, alias Black Slammer, a la langue bien pendue :
– On nous prend tous pour des doudous, en souvenir de nos ancêtres asservis ou tombés pour la Mère Patrie ! Inch’ Allah, y aura bientôt plus d’arbre à palabres et le macaque pourra passer de l’ombre à la lumière, sans matraque !
– Yo, man !, vocifère Babylone, le cheveu en pétard :
La négraille, c’est pas du bétail !
Le négrillon sortira du béton,
Parole de griot, frérots !
A deux pas de là, devant les portes du ghetto numéro 3, la COTOREP se met en branle : Ritals brisés fiers de participer au 40ème anniversaire d’un bâtiment construit de leurs propres mains et à la sueur de leur front, Bougnouls boiteux encore meurtris dans leur chair d’éternels ouvriers corvéables à merci, Portugues pas bien gais à l’exception des jours de morue et de PMU – normal lorsqu’on est balayeur de père en fils et femme de ménage par tradition –, sans oublier les Français de souche, ceux d’en bas, Gaulois éclopés trop heureux d’être relogés sous peu, à la même enseigne que leurs compagnons d’infortune. Egalité, quand tu nous tiens !
Loin d’employer leur temps à peigner la girafe et regarder les mouches voler, les colocataires de la dernière cage d’escalier, les fameux primo-arrivants venus massivement de l’Est, s’occupent à écumer rues et avenues en quête de niches d’intégration, vaille que vaille, coûte que coûte, et les bruits de couloirs vont bon train. Il paraît même que certaines filles habillées mi-touffe exerceraient leurs charmes à hauteur du SMIC, au grand dam des vertueuses déjà sur le qui-vive ! Personnellement, je me méfie des racontars, étant moi-même originaire du Liban, le pays aux mille et une confessions, dont la mienne :
– My name is Cedrus !

Un mois plus tard, le 17 avril 2008, à 11 heures pétantes, Charcot s’offre un relooking façon 11 Septembre : djebel de pierres à portée de main, de quoi alimenter l’Intifada jusqu’à la solution finale : salam-shalom ! Sa Sainteté l’Imam Khomeiny n’avait-elle pas dit en son temps que le sang doit couler le long du chemin qui mène à la paix ! ? Mais écoutons plutôt les réactions de Zobi et ses sbires :
– Zyva ! Comme i' nous l'ont morflé grAAAve, le Charcot ! C’est Beyrouth à la sauce bonbie, j’vous dis, moi ! !
– Trop balaise l’éclate du bât' en moins de deux ! Tête de ma mère, les chtarbés qu’ont fait ça, i' z' ont au moins le bac de BTP !, s’exclame un Momo bouche bée.
– Nique sa race, l’ingénieur de mes deux, c’est un fiuj ! Même que j’ai lu son nom sur le bolide du chantier : Ma-ni-tou, c’est comme Benichou ou Benamou !, surenchérit le zélé Zoba.
Dieu soit loué, Mouss l’intello préislamique est là pour rétablir la vérité historico-linguistique :
– Manitou, c’est l’nom d’une entreprise qui fabrique des monte-charges, qu’on appelle aussi manitous. Rien à voir avec les Juifs !
– N’empêche qu’il est zarbi, ton manitou !, insiste Zoba, la moue pleine de suspicion.
– Laisse béton ! Khouya ! Et si on allait zyeuter de plus près ? Yallah ! Yallah !, s’enthousiasme le binoclard de la bande.
A l’ombre de mes branches déployées en majesté, une paire de monticules hérissés de picots rappelle bizarrement les Monts du Zab et semble faire l’admiration d’une tripotée d’Algériennes en émoi : gazelles ébahies devant autant d’érotisme en place publique, fatmas toutes chamboulées par le souvenir juvénile des années bled, Kabyles ridées fondant à chaudes larmes ; Harkis pétrifiés face à pareil spectacle de désolation, qui ne leur est pas étranger. Difficile d’évaluer le traumatisme mental, le mal-être que provoque la disparition soudaine d’un être cher, à l’image de feu ce moucharabieh géant, cette Tour de Babel où longtemps se sont côtoyés à l’unisson Blacks, Blancs, Beurs. Seule demeure la mémoire vivace, inextinguible, des âges de la vie, des émotions intimement ressenties ou partagées, chacun s’essayant à suivre sa destinée entre sagesse et folie : mektoub ! Le sort en est jeté !

Conscients de la fêlure maintenant visible, les marabouts plumeurs et autres diseurs à cœur ouvert s’abattent alors sur leurs proies avides de baraka et de p'tit chez-soi : l’heure de la reconstruction a sonné et il faut tourner la page.



Patrice EPERY
patrice.epery@tele2.fr
Atelier d’écriture de M. BENFODIL
Avril 2008

dimanche 11 mai 2008



LE ROMAN DE CHARCOT/ LA NOUVELLE DE MUSTAPHA BENFODIL


Bienvenue chez les Bonbis

1
C’était un jeudi, un givrant matin d’avril. Une terrible implosion gronda dans le ciel et, en un battement de cil, Charcot s’évanouit dans un nuage de poussière sous le regard embué de S.A.J. Une traînée de corbeaux effrayés par ce tonnerre foudroyant fusa de ce chaos de gravats d’un seul mouvement en agitant leurs ailes et en crossant en chœur tels des oiseaux de l’Apocalypse.
« Le Cèdre est debout ! Le Cèdre est debout ! ».
Hagard, le visage en sang, vacillant entre vie et trépas, le vieux SAJ alias Slimane Aimé Jobim de son nom complet (où semblaient se mêler les douze tribus d’Israël, de France et de Numidie) ne savait s’il devait pleurer Charcot ou se féliciter de retrouver sain et sauf son vieil ami le cèdre. Sonné, étourdi, il enlaçait l’arbre centenaire dans ses bras frêles en hurlant de plus belle comme un possédé : « Tu es vivant ! Tu es debout ! ». Du haut de ses 25 mètres, le Cèdre Totémique comme SAJ aimait à le surnommer, surgissait du champignon nucléaire tel un fantôme émergeant des ténèbres, majestueux, immortel, indestructible. L’emblème du Liban dressé devant ce bâtiment réduit en ruines, qu’on eût dit bombardé, rappelait Beyrouth un banal jour de guerre civile. Ou un mini 11 septembre. Oui, on dirait le 11 septembre grandeur HLM, Ben Laden en moins. « Voilà ce qu’on pourrait appeler un attentat pacifique ! », songea SAJ, pince-sans-rire, lui qui avait le bon mot pour chaque situation. Tout diminué qu’il était, il trouvait la force de faire de l’humour allez savoir où ?! Abasourdi, frissonnant, les oreilles explosées par l’implosion et bourdonnant d’un boucan infernal à vous pulvériser les tympans et les boulquies réunis, il s’empara, d’une main tremblante, d’un chiffon, non, plutôt…d’un empan de papier peint, oui, on dirait un pan de papier peint, non, c’est un drap, oui, un bout de drap c’est sûr, un drap qui dut être blanc autrefois, et qui était à présent tout sale, tout rikiki, maculé de béton en poudre. Slimane voulut se relever. Il eût voulu se saisir d’un plumeau et épousseter le monde autour de lui, mais pour l’instant, ses ultimes forces, c’est au cèdre qu’il les vouait. Il se proposait de faire une petite toilette au Cèdre Totémique dont les branches, d’ordinaire si vertes, viraient à présent au gris, au blanc ciment, à la purée de béton, tout sauf son éclat habituel enduit de chlorophylle. « Ils t’ont fait prendre une bonne douche de talc, ma parole » balbutia SAJ. Il n’avait pas porté sa main à l’écorce épaisse de l’animal vert que celui-ci s’ébroua de tout son long ainsi qu’un chien aspergé de farine. « Oh, oh, doucement l’ami, tu as failli m’écrabouiller, moi qui suis déjà dans un piteux état » grommela SAJ d’une voix éteinte en continuant obstinément à caresser de son chiffon imbibé de salive, le corps du cèdre maculé de poudre. De la poudre de Charcot, l’épave du Pourquoi-Pas ? se plaisait à dire SAJ qui connaissait par cœur l’histoire du bateau légendaire du savant voyageur qui aimait les expéditions polaires, les belles femmes et le rugby. Dans l’esprit fantasque de SAJ, il s’était toujours représenté qu’il n’habitait pas un immeuble mais qu’il voguait sur un rafiot en surfant sur les mers du monde. Il s’imaginait dans la peau d’un chef de quart ou le mousse d’un bateau fantôme chevauchant des mers houleuses en quête d’îles lointaines, des contrées exotiques, à travers des aventures périlleuses menées de front par le vaillant commandant Charcot.
Quand le champignon se fût totalement dissipé et que le ciel retrouva un peu de sa clarté, la barre Charcot et sa montagne de gravats étaient totalement confondus à présent, dans l’esprit sonné et désarçonné de Slimane, avec la carcasse rouillée du Pourquoi-Pas gisant au fond de quelque mer polaire. Oui, on eût dit une mer asséchée, et au fond de son abîme venaient s’amonceler, dans la tête en bouillie du pauvre métèque, pêle-mêle, le bâtiment dans lequel il avait passé l’essentiel de sa vie et le bateau des cercles polaires qui s’était écrasé en 1936 contre des récifs affûtés, le tout sous le regard du commandant Charcot lui-même ou plutôt de son fantôme, en casquette et barbichette, planant nonchalamment sur ce tas de vies en miettes.
Epuisé, vidé de ses forces, SAJ était étendu au pied du cèdre tutélaire qui se ploya de toutes ses hautes branches éclaboussées de poussière. SAJ était resté agrippé à l’imposant animal vert et l’on ne sut s’il était mort avec Charcot ou s’il respirait encor. Les corbeaux tournoyaient à présent au-dessus de ce spectacle en ruines en exécutant un cercle solaire et en battant la mesure avec leurs ailes sous le regard abîmé du Cèdre ou du fantôme de Jean-Baptiste Charcot.
2
Zak Le Black et Abdel Le Brêle s’engouffrèrent in extremis dans l’une des salles luxueuses du Cinérama où les attendaient Cristobal Le Drôle et Benoît Le Ronfleur. Le Cinérama : ainsi s’appelait le nouveau multiplexe érigé sur les décombres du lointain immeuble Charcot. Zak et sa bande n’étaient pas particulièrement cinéphiles, mais depuis que le cinéma était arrivé dans le quartier, c’était la fête tous les jours. Les derniers blockbusters (anglicisme dont la signification littérale est « qui fait exploser le quartier ») étaient projetés ici avant le Darcy ou l’Olympia à Dijon, et parfois, ils grillaient la politesse au MK2 ou l’UGC des Champs-Elysées, à Paris.
Ce printemps-là, il y avait un festival ; un festival un peu spécial baptisé « La Foire aux Remakes », une grosse entreprise de recyclage de Déjà-Vu. Ainsi, les spins docteurs hollywoodiens nous fourguaient leurs restes, les chutes de leurs 35 mms pour faire durer le plaisir, soi-disant ; sorte de deuxième coup (ou même de troisième ou plus si vous avez le souffle) après un premier très bon coup. Moi, j’étais planqué juste derrière, et j’ai tout vu. Ce jour-là, il ne fallait absolument pas rater le dernier « Ocean’s 11 ». Le pitch ? Georges Clooney alias Danny Ocean, assisté de Brad Pitt dans le rôle de Rusty Ryan, son éternel acolyte, campait le personnage d’un gangster à la retraite sorti de sa torpeur pour aller initier de jeunes braqueurs à l’art du casse en savourant un Nespresso extrait d’une machine à présent démodée, tombée en disgrâce face aux nouvelles machines à café dont les clips publicitaires étaient des superproductions à eux seules, avec des filles aux jambes halées, exhalant un café à l’arôme exquis, valant tous les baisers du Brésil et d’Andalousie. Ce n’est pas moi qui parle, c’est la pub débile projetée vingt minutes avant le film au point de faire croire à Abdel Le Brêle que c’est ça le film. Les pubs s’enchaînent et le film traîne. Traîne. Et je te fais-ci, et je te fais ça, et je change ta vie d’une cuillère de Nutella et autres marques de merde 100% America ou Made in China resongea Abdel Le Brêle en faisant un grand effort pour gamberger en bon intello du ghetto sur les rites décadents du Temple de la Consommation. Pendant ce temps, je vous le dis, Benoît le Ronfleur roupille déjà tandis que Manu Le Chaud Lapin s’ononisait devant une nymphe dénudée qui se frictionnait le corps devant les caméras en faisant louange à une célèbre marque de cosmétiques que je ne citerai pas sans contrat, avec, à la clé, un tas de sensualité en latex et une tonne de botox sur le visage, les seins rembourrés d’OGM, toutes sortes de daubes et de conneries ; du genre de celles qui fardent votre quotidien pour vous le fourguer à dix fois son prix chez Leader Price. Les pubs s’enchaînent et le film traîne, traîne, au désespoir d’Abdel Le Brêle qui commence sérieusement à s’impatienter. « Hé, on n’est pas venus au supermarché, Yo ! » râle-t-il. « Ma grand-mère a fait les courses ce matin, merci ! » blague Cristobal Le Drôle. « Rien à foutre de votre marchandise de merde ! » peste Hocine de la barre Lamartine (à présent saucissonnée et réduite au tiers). « Ouais, c’est la technique je t’entube pendant que tu mates la pute amputée de ta race qui grimace comme une limace qui se tape ma choukroute » renchérit Abdel Le Brêle en faisant, comme d’hab, son as du slam mal inspiré. « Et le film, y commence quand les mecs, l’année prochaine. Pauvres cons ! » enchaîne Nicolas Le Branleur en envoyant des flocons de pop-corn sur la tête de Amel La Belle surnommée Mademoiselle Jamel parce qu’elle était foldingue de Jamel Debbouze.
Le projectionniste se décide enfin à envoyer la mayonnaise parce que ça commençait sérieusement à chahuter dans le bahut. Pas trop tôt, mon gars ! Moi, j’étais là que je vous dis. Et le phénomène que je vais vous raconter, je ne l’ai lu nulle part. Je l’ai vu. J’en étais témoin. Wallah que je l’ai vu de mes propres yeux. Je ne l’ai piqué ni dans X-Files, ni dans Vidéo Gags.
C’est parti.
3
Petite mise en situation : Danny Ocean flanqué de Rusty Ryan drive donc une sorte de Casse Academy. Il entraîne une bande de blancs-becs du milieu interlope amerloque à l’art du cambriolage. Edenté, bedonnant, ayant perdu jusqu’à son sourire de légende qui ferait chavirer le Titanic en haute mer, George Clooney fit ainsi irruption dans le plus grand casino de Las Vegas. Discrètement, la bande de jeunes loups prend position dans la magnifique salle de jeux. Danny jette un regard circulaire sur le méga casino, ses lustres somptueux qu’on eût dit taillés dans le diamant, ses tables rutilantes, ses machines à sous sonnantes et trébuchantes et ses hôtesses 24 caras qui se pavanent comme des altesses sérénissimes déguisées en show girls.
Juste au moment où l’as du casse s’apprêtait à faire le coup du siècle à Las Vegas avec classe comme dirait Abdel Le Brêle et ses « rimailleries » primaires si je l’avais embauché comme narrateur, bref, juste au moment donc où Danny Ocean s’apprête à pénétrer dans la chambre forte la mieux gardée d’Amérique après des péripéties dont je vous passerai les détails, ne voilà-t-il pas que par un invraisemblable télescopage des sons, des destins et des images, l’ex-sex-symbol afficha un air con en lieu et place de son renversant sourire goguenard et craquant. Et pour cause : il se retrouva, lui, Brad Pitt et le reste de la bande comme par enchantement (ou désenchantement), oui, par un mauvais cauchemar, oui, un mauvais cauchemar, dans une piaule pourrie d’un couple de gendarmes à la retraite nichée dans un bâtiment lugubre datant de la deuxième moitié du XXème siècle, et regardant tranquillement un épisode de l’inspecteur Derrick. Les petits jeunes prirent peur et détalèrent à grande jambe par crainte de se faire coffrer par le fin limier de la police criminelle de Munich. Les deux vieux, eux, continuaient à regarder impassiblement leur série préférée sans broncher. C’était à n’y rien comprendre. Dans la salle, moi qui étais là, et qui voyais tout, je crus lire une expression de joyeuse stupéfaction sur certains visages. Les plus âgés gloussaient d’aise en reconnaissant sans peine la bouille d’André Lalarme, le regretté gendarme, mort il y a trois ans. « C’était un bon type », murmura quelqu’un. Les autres juraient à l’unisson que les braqueurs avaient échoué non pas dans quelque antre sulfureux de la Cité du Vice mais en un coin glauque qui ressemblait étrangement au « ghetto du cœur » de naguère comme l’appelait affectueusement SAJ dans un clin d’œil à Coluche dont l’auguste nom affublait l’agora du quartier. Nos jeunes freluquets, quant à eux, je veux dire Zak et sa clique, trouvèrent le montage idiot, et l’idée nulle, pour un poisson d’avril. « C’est même pas drôle vot’ truc ! » éructa Enzo dit Macaroni tandis qu’Abdel Le Brêle se mit à hurler, suivi par Zak, Cristobal, Benjamin, et Nicolas Le Branleur qui traita de « pauvre conne » l’hôtesse venue calmer la compagnie. Même Amel La Belle se départit de son flegme boudeur et se mit à brailler avec le troupeau.
Et ce n’est pas fini.
4
La caméra, par un travelling langoureux, se glissa à présent dans l’intimité de l’appartement 59, escalier 3, 7ème étage. D’aspect cosy, l’appartement connaît une effervescence toute festive. Danny Ocean se retrouva ainsi, et sans y être invité, au beau milieu d’une fête de circoncision marocaine. Omar Le Homard, le mécano de l’immeuble Clément Ader, identifia immédiatement les personnages qui défilaient à l’écran. « Ouakha, qu’est-ce que je vois là ? Par hasard c’est pas le vieux Mabrouk et sa smala, là ? Ah ! Regardez les gars ! Wallah que c’est lui ! C’est Krimo Le Mou quand il était môme, et qu’il s’était fait tailler le prépuce chez Kristov le coiffeur roumain, vous vous souvenez ? Celui qui avait ouvert un salon clandestin dans sa piaule du 2ème étage, de la cage 5 » jacassait-il dans un private joke hilarant. A un moment donné, en affinant son observation, Omar Le Homard faillit tomber en syncope en reconnaissant sa propre bobine sur l’écran. Oui, c’était bel et bien lui, en train de se trémousser avec Mami, le benjamin de Mabrouk, sur une chanson raï de Khaled très roots : « Datni sakra edatni » (« j’ai été pris d’ivresse »). Le Mollah Omar se pinça plusieurs fois en serrant ses deux mômes, Farid et Fred. Il les serra de toutes ses forces et, bientôt, cœur de beurre qu’il était comme l’appelait Mabrouk, il ne retenait plus ses larmes, étranglé par l’émotion. Ses mômes ne comprenaient pas. Il éclatèrent en sanglots à leur tour en criant : « Oh, c’est toi papa ! C’est toi papa ! ». Le plus drôle, c’est que Danny Ocean lui-même semblait comme englué pour de vrai dans de ce curieux montage. Le voici demandant son chemin à Kristov le Roumain tenant dans sa main la quéquette de Krimo Le Mou. « Hey, what happens, gays ? Where I am ? What the heck is going wrong ? » bougonna le latin lover sous la moue circonspecte de Mabrouk et les siens qui le priaient de prendre place à la table des commensaux, bien que personne ne l’eût officiellement invité. « C’est le type de Péguy, non ? C’est pas celui qui était en prison, le petit nabab italien là, comment il s’appelle ? » lâcha Omar Le Homard dans le film, à l’adresse de Mabrouk. « On va, on va vous servir, vous inquiétez pas » lança ce dernier sous les rires hilares de la salle. « What the fuck is going on here ? » (Je traduis en simultané: « Mais qu…qu’est-ce que je fous ici, bordel?! ») fulmina de nouveau George Clooney, ne pigeant fichtrement rien à ce qui lui arrivait. Le sourire Nespresso de l’acteur le plus sexy d’Hollywood selon le magazine People édition de 2006 céda bientôt la place à un méchant froncement de sourcils doublé d’une expression renfrognée. C’est peut-être le docteur Doug Ross, le pédiatre au cœur tendre et au physique de séducteur qui était requis en la circonstance pour empêcher que ce connard de Kristov Le Boucher ne fît de la petite zigounette de Krimo Le Mou une verge molle au gland décapsulé.
5
Brad Pitt alias Rusty Ryan n’est pas mieux loti, on dirait, lui qui échoua pour sa part en pleine Bar Mitsva du petit Shamir à l’occasion de ses treize ans et un jour, comme le veut la tradition, dans l’appartement d’à côté. Le mari d’Angelina (Très) Jolie ne put que se résoudre à se joindre au repas familial, croyant avoir abusé du LSD. Réalisant que le réalisateur suprême s’était trompé de montage, il se mit à hurler de toutes ses forces en prononçant le nom du réalisateur terrestre Steven Soderbergh pour qu’il lui rende sa scène originelle. Retour à l’appartement d’en face dont un nouveau plan séquence décrivait la cérémonie de circoncision arabe avec force youyous et henné à volonté, les voisins qui dansaient, les voisines qui cancanaient dans la cuisine autour de Aicha et son jacuzzi qui avait déclenché une polémique passionnée dans la cité. C’était un été particulièrement chaud, cette année-là. « Tchu te souviens, Brigitte. Même que la voitchure de Véro elle a cramé tchellement qu’y fizait chô. » dit Aïcha en préparant ses boureks. Et de partir dans un commentaire décoiffant d’un épisode de Sex and The City rediffusé cet été-là : « Tchu te vois toi parler comme ça avec ton mari, Charlotte ? Peut-être toi oui, remarque. Wallah moi si Miloud me voyait juste regarder le générique, juste le générique, wallah il me couperait en deux. C’est ma fille qui m’a montré ça sur Intchernet. Tchu sais, avec Intchernet, tu peux même aller au hammam sans bouger de ta saige. Ce qu’elles se coiffent mal ces Ricaines ! Elles ont pas de coiffeuze dans le quartchier ou quoi ? Et pis, elles disent tout. Thu vois ma sœur Bakhta, hein Denise…Tcha vu quan elles se rencontent au café de Nouyok ent’elles ? Ba ba ba ba ba ! Commen elles font pour djire tout com ça ? Moi, Wallah j’oze même pas prende un bain la lumière allumée tellement j’ai la honte. » Et c’est pour ça que tu te baignes toute habillée dans le jacuzzi, on a compris…
L’as du casse à Las Vegas avait désormais l’air penaud comme un premier de la classe. Le comble, c’est que ni Aicha, ni Bakhta, ni Brigitte, ni pas même Denise, l’accro aux séries télé, ne semblaient le reconnaître, lui, le Grand, le Beau, l’Irrésistible GEORGE CLOONEY, O suprême lèse-pipole, comme s’il était invisible. Des sons stridents de musiques mélangées, sourdaient d’une chaîne stéréo pourrie, sous les commandes du jeune Hakan Kebab et son clone Hasan Ketchup, les Turcs jumeaux de la cage 2 improvisés DJ. Ils passaient sans transition, de la kefta au merguez, du rap au raï, d’Aznavour à Mireille Mathieu, du chaâbi marocain à la variétoche orientale à coup de habibi machin kalbi, des chansons langoureuses de cœurs réduits en chiche-kebab et incendiés comme des brasiers tellement ils ont abusé des amours harissa. On entendait en même temps les piaillements criards des gosses, et on voyait parader des hommes chargés de plats de couscous garnis de tranches de viande fondante, un tadjine aux pruneaux fumant le paradis, et du petit lait, des gâteaux au miel et aux amandes, du bon thé à la menthe, huuum, qu’il sentait bon ce thé ramené droit de Fès. Il se serait damné pour en humecter ses lèvres, le Danny, mais tout cela lui passait sous le nez et lui excitait les papilles gustatives sans faire halte sous son auguste menton. La scène se déroulait sous les ricanements du cèdre que l’on pouvait voir rire sous cape à travers une fenêtre donnant sur la béance du dehors, et où l’emblème du Liban, mué soudain en silhouette anthropomorphique, semblait se bidonner royalement de tout ce cirque en tapant dans ses branches tout en mangeant sa part de tamina, pâte de semoule cuite et arrosée de sucre liquide, avec des dragées au milieu. Imitant son acolyte Brad Pitt, George se mit à son tour à brailler du nom du réalisateur suprême puis du régisseur terrestre pour le tirer de là : « STEEEEEVEEEEN ! » hurlait-il en hélant le metteur en scène et le metteur en signes. Il n’avait pas fini de prononcer le nom de Steeeeven Soderbergh qu’une énorme boule s’abattit sur l’appartement et foudroya l’immeuble. Celui-ci se mit à vaciller comme s’il avait reçu le 11 septembre sur la tête, et la cérémonie de circoncision de tourner à la boucherie humaine. Ce dernier plan, particulièrement chaotique, rappelait étrangement la dernière scène de Zabriski Point de Michelangelo Antonioni. Vous vous rappelez ? Cette scène qui se passait dans la Vallée de la Mort, et où l’on voyait une maison voler en éclats, et les corps qui voletaient en apesanteur en même temps que les produits de la société de consommation, pulvérisés avec le frigo. La fête termina, oui, en purée humaine que je vous dis, où se mêlaient le couscous au merguez, le tadjine d’agneau aux pruneaux, la tchektchouka musicale des frères Kebab, les gâteaux au miel, le bon thé à la menthe ramené spécialement de Fès, les piaillements des enfants, le jacuzzi de Aïcha et ses jacasseries, le tout, dans une incroyable bouillie rosâtre à présent aplatie par la grande boule qui devait symboliser au yeux d’Abdel Le Brêle qui suivait cela d’un œil torve et un regard hagard, elle devait symboliser disais-je les boules réunies de Brad Pitt et de George Clooney réunies. Ou peut-être leurs bourses de séducteurs mégalos qui avaient Hollywood à leurs pieds, avec ses agents, ses imprésarios, ses starlettes et ses majors, mais pas la dernière boudin de Charcot.
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Et c’était comme ça tous les jours. Ce n’était plus le printemps du cinéma, La Foire aux Remakes ou tout ce que vous voulez, c’était le crépuscule des idoles, c’était la déconfiture des stars, c’était la destruction d’Hollywood. Dix ans s’étaient écoulés jour pour jour depuis l’écroulement spectaculaire de Charcot pour aller rejoindre dans l’abîme du temps l’épave putréfiée du Pourquoi-Pas ? et céder sa place au Cinérama Multiplexe, le temple de l’illusionnisme. Alors que le Cinérama s’ancrait dans le paysage après de houleuses péripéties, voilà que ce phénomène étrange venait gâcher tout. Et c’était le même phénomène dans chacune des trois salles de projection, avec des histoires à dormir debout. D’autres fois, c’étaient des histoires à dormir assis. J’ai tout vu, vous dis-je, vous pouvez me croire. Et à chaque fois, c’était les mêmes réactions, toujours vives, toujours passionnées, ballottées entre la stupéfaction et la grâce, avant de finir, tantôt dans l’hilarité générale, tantôt dans une grande pagaille. A chaque projection surréaliste, c’était le même étonnement sur tous les visages. Les jeunes du quartier étaient furax, et les plus consternés n’hésitaient pas à monter au créneau et montrer énergiquement leur protestation au sortir de la salle obscure en claquant la porte (mais les portes du Cinérama étaient toutes capitonnées et dotées d’un ralentisseur de choc pour prévenir des films chiants et sans sucre, et autres bides monumentaux pouvant provoquer des réactions brutales et des fermetures vigoureuses de la part du public).
On notait cette année-là une réaction particulièrement violente de ce genre dont l’auteur, pour ne pas changer, n’était autre que Hocine de la barre Lamartine. Hocine était mordu de Sylvester Stallone. Il avait collectionné toute la saga de notre chère armoire à glace et ses légendaires pectoraux, qu’elles eussent pour nom Rocky Balboa ou John Rambo. Il avait réservé ses places longtemps à l’avance. Au final, il en sera pour ses frais en ce jeudi 17 avril 2018. Jugez plutôt. A l’affiche Rambo 12. Le synopsis ? Sylvester Stallone alias John Rambo, vétéran parmi les vétérans de toutes les guerres, depuis celle de 14 et des derniers poilus jusqu’à la guerre des étoiles, s’apprête à accomplir sa dernière connerie sur terre avant de tourner le Rocky 19. John Rambo atterrit ainsi en plein enfer irakien. Sa mission ? Faire libérer un gros ponte mondialisant de la compagnie Halliburton pris en otage par des chiites radicaux en partenariat avec Al Qaïda Peshawar.
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John Rambo, autre papy croulant du cinéma d’action, se débarrassa de sa canne pour enfiler 120 kilos de matériel jetés sur ses biftecks flapis. 90 kilos de muscles postiches, de fulminations et de bluff, les biceps rembourrés de latex, le visage défiguré par l’abus de botox et de confiance en soi, le tout emballé de son légendaire rictus qui ne ferait même pas craquer ma grand-mère. Le voici bardé d’un véritable arsenal de guerre, entre automitrailleuses futuristes, grenades à fragmentation, chewingum plastiqué et pistolets automatiques accrochés à la ceinture, le visage ridiculement peinturluré, le bras tatoué de trucs ados, le torse tagué d’enseignes publicitaires, celles de ses sponsors, Halliburton en tête, tel un coureur de Formule 1. Juste au moment où il fracassa la porte d’une maison suspecte à Haditha ou Falloudja, voilà qu’il se retrouve nez à nez, à sa grande surprise, avec le vieux Bartoli devisant allègrement avec son vieil ami l’écrivain Rachid Habbachi dit Rachid Tchapagate parce que tous ses livres sont écrits dans cette langue autrefois parlée à Bône, pas Bonn, la ville allemande, Bône, comme ça, dite la Coquette, là-bas, en Algérie. Ancien pied-noir, Jean Paul Bartoli vécut longtemps à Bône où il est né. Rachid aussi est bônois pur jus, bien qu’il fût né à Philippeville. Les deux hommes ne se sont jamais rencontrés à Annaba. Pour tout dire, le vieux Bartoli avait quitté l’Algérie en 1962 dans le cafouillage sanglant que l’on sait. Devant l’exode massif des pieds-noirs, il erra à droite et à gauche avant d’atterrir à l’immeuble Charcot qui venait d’être construit en 1968. Le bon tonton Rachid, lui, est arrivé bien plus tard. Sa sœur habitait Charcot, et il était venu se faire soigner d’un cancer. Bartoli était aux anges de découvrir incidemment certain jour, à la foire du livre de Dijon, un bouquin de Rachid Habbachi, un roman entièrement écrit en tchapagate intitulé : « Là où t’y as des mots, bessif t’y en as des gros ». « Tu ois mon cher Rachid le destin com y est drôl’. Il é ma foi un peu maboule t’y ne trouv’ po ? » devait-il lui dire quelques années plus tard en rembobinant le film de leur rencontre.
Rambo fracassa donc la porte d’un coup d’épaule qui dut lui coûter six os brisés, et, braquant son M16 belliqueux en direction des deux chérubins, il ne comprit rien au scénar. Il fit « stop stop stop » dans son américain mâché avec des R énormes roulés comme de gros pétards, sortit une copie du script de son gilet multipoches et chercha en vain à trouver trace de cette scène. Il se savait sénile, plus tout à fait jeune, atteint à moitié de la maladie d’Alzheimer et guère plus capable de faire mouche avec son rictus sicilien mais quand même ! Pas au point de se retrouver avec deux vieux pépés parlant dans une langue encore pire que le français, dans un taudis qui ne ressemble même pas à une maison de retraite. Et ce n’est même pas marrant. Ce n’est pas gentil pour les vieux pépés en plus, dont lui-même faisait désormais partie, notre catcheur senior. Il voulu jouer la scène jusqu’au bout et les mitrailler quand même mais son instinct syndical l’en empêcha, solidarité gérontophile oblige. Il tendit l’oreille en essayant de connecter les bribes de son français scolaire appris la veille des festivals de Cannes à cette conversation qui virait de plus en plus à la cacophonie italienne. Mais son moi italien résiduel ne comprit rien à ce charabia linguistique si ce n’est vaguement le mot « tchapagate » qui faisait référence à de lointains chasseurs de chats dans sa Sicile originelle. Les retraités commettent-ils des attentats ? se demanda-t-il « Faut se méfier de tout et de tout le monde dans ces pays chauds au caractère bizarre. Tolérance zéro qu’a dit le Grand Maboule qui tient les commandes à la Maison Blanche » médita-t-il à grand-peine. Se tenant dans un coin, voici un extrait de l’échange dont son oreille fut témoin :
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Y cette année, t’ y seras, à Uzès ? Le vieux Simon, y m’a dit qu’y viendrait.
Simon à la Saint-Couffin ? T’y veux rire ?
Ça c’est ! La vie d’mes morts que c’est vrai ! Y vient à de bon que j’t’y dis.
Tu le ois, toi ?
Une fois la singlinglin mais je sais qu’y vient. C’est Gilberto qui m’y a dit et si Gilberto dit quèque soge, bessif que c’est vrai.
T’y rigoule ?
Ben non, j’rigoule po, joubasse.
Simon à la Saint-Couffin, poh poh poh !!!
Ah, ben, si c’est Gilberto qu’y l’ dit.
Y va supporter le oiyage ?
Même qu’y va ramener Kadour le Pichkdour.
Kadour le pichkadour ?
Oui m’ssieur !
Sacré Kadour ! Y avait un gros schkoll dedans la tête !
Diocane qué c’qu’il était timid’, le ratagaze comme son oncque Kamel.
Y était pas bête le baouèle !
Y avait juste la scoumoune.
Tu te souviens de quand le pauv’ y avait été mis au piquet par Madame Picard, la patos avec un P majuscune au Lycée Saint-Augustin qu’on apellait Saint Augu à cause le saint qu’il a sa grande églisse là haut dessus la colline1 et que Madame Picard l’avait mis sur une jambe à causse qu’y était pas tellectuel comme ces z’aut’ patos. Elle était toute avec ses necs et ses zouzguef, notre M’dame de Cassis qui faisait plusse que des necs. Elle le traitait de féniant et de oiyou, lui, le pauv’y était tout rouge. Et pis d’un coup y en une traction d’seconde, le joubasse y fit toz et pis toz et pis brrrit et pis merde dans son froc. Il prit une sacrée ch’tata et l’icoule puait la merguez de caca.
Et Gilberto, tu t’souiens Gilberto quand y avait arrosé le figuier de son jardin avec du pastis ?
Oui, quan les pichkadours y te sont rentrés d’la calée. Tous y z’étaient gazes à bloc et Giberto il était plusse gaz que tous les z’aut réunis.
Y gargouillait de pastis et pis y te les chantait les chansons dessu sa jeunesse qu’elles te parlaient d’amour et de mer. Y avait de tout à manger, du poisson en pagaille, même d’la langouste à de bon.
Y était ivre et y prenait la bouteille et la vidait dessu le figuier pour que ça donne y disait d’aut’ bouteilles de pastis et d’anisette et y riait, et y pleurait et vomissait dedans sa gargoulette.
C’est normal y buvait comme un trou. Dès qu’y garait son chabèque au bord de sa p’tite crique à la Caroube et qu’y se soûlait au pastis et à l’anisette.
Et y parlait et y pleurait et t’y faisais ton spikologue.
Y étais mal, tu ois, y disait y en a marre endigènes colons, colons endigènes, et y criait « Y a bon Banania ! », et y criait : « A bas Banania », « basta Banania ! » va saouar comment y savé que ça allait finir en gigantesse bordel cette tchatktchouka.
Et quan y avait jeté Simon à la mer en dessus le chabèque juste avant qu’tu t’affogues ?
Excuse-me, do you know Simon?
C’était la voix de Rambo/Stallone. Il venait interrompre brutalement cette conversation qui projetait les deux hommes un demi siècle en arrière. Il était manifestement agacé par tout ce charabia : ses tympans allaient exploser par ce boucan grammatical. Le vieux Jean-Paul et le vieux Rachid se regardèrent, toisèrent l’intrus Monsieur Muscles qu’ils prenaient pour un gladiateur évadé de la Rome antique, puis, d’une moue commune, exprimèrent une dénégation. Rambo revint à la charge :
J’ai entendu Simon. C’est le gars de la régie, hein ? Le petit Juif français, vous le connaissez ? Parce que là, je crois que je ne pige que dalle à l’organisation de ce plateau et…comment on dit « fuck off » en français ?
En tchapagate tu veux dire ? Il a un schkoll dedans la cervelle comme Kadour le pichkadour, ma parole, hein Jean-Paul ? jeta Rachid.
Eh, tu as de drôles de biftecks, mon gars ! enchaîna Jean-Paul. On vous donne quoi, un demi bœuf à chaque repas, les Amerloc’ ?
Les trois hommes en étaient là lorsque, juste au moment où ils spéculaient sur le sort de Simon, une boule d’acier astronomique surgit du néant et foudroya l’assemblée de plein fouet, balayant d’un coup de boule ce fatras de rêveries bônoises. A moitié mort, la tête aplatie et le visage écrabouillé par la foudre métallique, Rambo eut juste le temps de former cette pensée qui défila en silence sur la bande son de son esprit en bégayant, avant de buguer à jamais : « C’est un attentat, un vrai. Il faut se méfier des vieux conteurs inoffensifs. Tolérance zéro avait dit le patron. » En off, la voix du commentateur reprit sa ritournelle : « C’était un jeudi, un givrant matin d’avril. Une terrible implosion gronda dans le ciel, et, en un battement de cil, Charcot s’évanouit dans un nuage de poussière. Un champignon nucléaire s’éleva dans le ciel et Charcot ressemblait à un cadavre vertical incinéré. Ses cendres amiantées se répandirent avec le vent, portées par un cortège de corbeaux élégiaques, sous un soleil lui-même noir, et dont chaque mémoire garda un grain immortel. Charcot parti ce jour-là rejoindre Péguy et les autres bâtiments-épaves au cimetière des immeubles et les mémoires déconstruites léguées aux mages d’Emmaüs. »
J’étais témoin de cette scène et de bien d’autres.
J’étais là, je vous le dis, et j’ai tout vu.
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C’était la troisième fois en trois jours que ce phénomène arrivait. La Foire aux Remakes tournait à la foire aux spectres, ma parole. Chaque film était interrompu au milieu de son action la plus forte, mettons…James Bond avec sa nymphe du jour en train de la baratiner avec ses yeux de braise et s’apprêtant à échanger avec elle un sulfureux baiser suivi d’une scène moins collégienne quand, soudain, le même cirque survenait : des images qui n’avaient rien à voir, venues de nulle part, des images de salle de bains, de machine à coudre, de bars glauques et de barres avec deux R, comme hoRReur ; des scènes du marché du Mail, filmées au caméscope ou à la volée, montrant le marché du dimanche vantant à la criée ses humeurs bio devant des chalands nonchalants. Reportage en boucle de la ZUP. Des images du quotidien, plus plates que le trottoir, qu’on dirait péchées juste là, au centre commercial, dans le parking, dans la maternelle de l’école En Saint-Jacques ou dans les chiottes, ou dans les bars glauques, ou dans les barres avec deux R, comme coup de baRRRe, favelas verticales pour petit peuple HLM. Abdel n’avait pas connu ça, lui qui avait quitté môme Charcot pour un petit immeuble moins haut, moins large et moins drôle. Il avait pourtant l’impression d’avoir connu cette vie-là. Il a de vagues réminiscences qui ne lui inspirent d’ailleurs aucune nostalgie, alors là, zéro pointé. Il était embêté, et moi j’ai tout vu, il voulait déchiqueter son siège, son putain de siège qui ne voulait pas décoller, qui ne voulait pas l’emmener loin du Multiplexe, loin du Grand Mail, loin du petit peuple, loin des ZUP et son cinéma de dupes, loin des paysages viticoles coincés entre châteaux médiévaux et urbanités HLM, l’hypnotiser, l’endormir, l’enivrer, le faire rêver, l’emmener vers des contrées plus folles, plus frivoles, irréelles, magiques, avec des héros capables de tout, et des héroïnes plus douces que la cocaïne.
Celui que les médias allaient surnommer Le Fantôme de Charcot s’immisçait clandestinement dans les salles de projection, s’interposait entre l’écran et le rêve, et soudain, tous les films étaient entrecoupés d’images bizarres. Tu es là à regarder tranquillement Le Davinci Code. Voici Tom Hanks alias Robert Langdon, ce célèbre symboliste américain crée par Dan Brown, qui pénètre dans le musée du Louvre à la demande du conservateur Jacques Saunière, dernier apôtre de la confrérie du Prieuré de Sion. Il découvre soudain le grand sénéchal décapité par un agent de l’Opus Dei. Le voici à présent scrutant attentivement la fameuse Cène de Leonard de Vinci. Brusquement, changement de disque : voilà que l’écran se trouve envahi par l’image de la Joconde campée par le visage de Maria de Sousa, la voyante portugaise de la Tour Renan représentée sous des airs de gitane. Le tableau cède à nouveau la place à la Cène où Léonard de Vinci avait immortalisé le dernier repas du Jésus de Nazareth entouré de ses douze apôtres à la veille de sa crucifixion. Par un détournement insolent, le Fantôme de Charcot persistaient à dire les médias, mettait à la place de Jésus et ses apôtres l’effigie de Charcot lui-même, oui oui oui, le commandant Jean-Baptiste Charcot je veux dire, entouré de SAJ à sa droite et de Santa Maria de Sousa, la voyante portugaise, à sa gauche. Le reste des moines étaient remplacés par des figures du quartier, et au-dessus de l’assemblée plane une mouette, celle-là même qui, d’après la légende, le commandant Charcot avait libérée de sa cage en sentant sa fin approcher suite au naufrage du Pourquoi-Pas ? devant les récifs escarpés d’Alftanes, au large de Reykjavik, en Islande. D’ailleurs, on notera que la table qui recevait le dernier repas de Charcot avait l’air d’être posée sur le pont d’un bateau. Robert Langdon qui examinait tantôt la toile, fut déconcerté au plus haut point de voir ainsi brutalement changé le contenu de la toile et il subodora, par erreur, que le secret que voulait lui livrer Jacques Saunière avant sa mort avait quelque lien avéré ou subliminal, avec le naufrage du commandant Charcot. Il se demanda au passage par qui était remplacé dans ce cas le personnage de Marie Madeleine, et qui campait le rôle de Judas ? L’histoire dit que Jean-Baptiste Charcot avait hérité de la petite-fille de Victor Hugo comme première épouse avant de la répudier Dieu sait pourquoi. Quant au traître, qui aurait vendu Charcot pour 30 pièces d’argent aux prêtres de l’économie de marché ? Qui lui aurait administré le baiser de la mort ? Mystère et boule de gomme.
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Fatalement, ça devait dégénérer. Et moi qui étais là, j’ai tout vu. Ce n’est pas le Davinci Code qui déclencha l’ire volcanique du Grand Mail. A dire vrai, c’était un autre. Un autre remake de La Foire aux Remakes, le festival que tout le monde attendait. C’était le carton, LE remake, ZE film du moment. J’ai nommé : Bienvenue chez les Ch’tis III. Zak Le Black y était allé de mauvaise grâce sur insistance d’Abdel le Brêle et de Hocine de la-barre Lamartine (réduite au tiers comme je l’ai dit). Zak commença à pester contre le « cinéma des feuilletons méxicains » comme il l’appelle. Oui, pour lui, c’était du « soap cinéma », cette manie de vouloir à tout prix copier-coller un premier succès. « C’est toujours comme ça. Ils font un buzz avec une merde, ça devient une merle, et bientôt une perle du cinéma français. Ensuite ils prévoient la suite. Et ça ne s’arrête plus jusqu’à ce que ça redevienne une merde. Déjà, moi, quand j’ai vu une meuf à la place de Jamel Debbouze qui s’est décommandé à la dernière minute ça m’a gonflé. Ne manque que Mimi Mathy dans le rôle principal ».
Mais cha ne va po un peu la tiête, biloute ? Echpèche de nig’doulle de Tiête ed’sot !
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Zak Le Black est le filleul de SAJ. C’est Zakarias Amos Koulibaly de son nom complet. Comme son aïeul, il tient de tout et de tout le monde. Mi-arabe, mi français, mi-juif, mi-peuhl, mi-x, mi-y, mi-figue, mi-raisin, mi-fou, mi-raison, mi-fille, mi-garçon, mi-beur, mi-neur, mi-nable, mi-noble, mi-ton, mi-tout. C’est vrai que mathématiquement, ça ne tient pas la route. Mais, étant nul en génétique comme en mathématiques des particules, on s’en fout des détails, n’est-che-pas ? Cheu préfère vous vendre ce qu’il m’a vendu. ZAK est le petit-fich moral de SAJ, ch’est comme cha un point ché tout !
Zak rêve depuis tout môme de monter un stand-up pour s’éclater, mais aussi pour séduire Amel Belle Belle Belle, la bombe anatomique puissance trois du quartier. Mais comme je vous le disais ce matin, le cœur de Amel Belle est pris. Je l’ai déjà dit : elle est foldingue de Jamel Debbouze. Et pour détrôner Debbouze, il faut se lever très tôt. Mais Zak n’est pas du matin. Et il le sait mieux que personne. Il sait que son Zaky Comedy Club n’est pas pour demain. Ni après-demain d’ailleurs. Du coup, personne ne veut miser sur lui, ce qui le met de mauvaise humeur et le rend parfois grognon et désagréable, même avec son pote Abdel.
Dans le quartier, tous les garnements se bousculaient au portillon du Cinérama dans l’espoir de décrocher une place. 3, 2, 1, Soleil, euh, SILENCE ! Noir. Le film démarre. Kad Merad dans le rôle de Philippe Abrams, l’ancien postier muté à Bergues par mesure disciplinaire du volet I, est devenu papy, depuis, et il a même une petite-fille. Celle-ci veut à tout prix prendre la place de Claire Chazal qu’aucune force au monde, pas même le tsunami ni la Société Méditerranée de Démolition qui a superbement taillé en pièces le Charcot, n’arrivait à déloger du JT de TF1. La fille, campée par Sarah Forestier, héroïne de L’Esquive de Abdellatif Kéchiche et César du meilleur espoir féminin il y a très longtemps, mit son point d’honneur à devenir l’espoir de la meilleure présentatrice télé. Pour cela, elle s’inscrit dans la meilleure école de journalisme de France et de Navarre : j’ai nommé l’ESJ Lille. Manque de pot, le jour où elle débarque dans la capitale du Nord-Pas-de-Calais, ça tourne au drame. Il pleuvait des corps, pardon, des cordes. Sarah Forestier donc, alias Nadine Abrams, revient dans ce trou du Nord à la demande de son grand-père déposer une gerbe de fleurs à la mémoire de cette mère teigneuse jouée jadis par Line Renaud alias Madame Bailleul, la mère de Antoine Bailleul alias Dany Boon, morte depuis. Elle était venue en même temps y chercher la baraka, argua Philippe Abrams. Et voilà que, sous une pluie battante, elle percuta de plein fouet un jeune homme qui s’avéra être le fils de ce brave Antoine Bailleul, le claironniste de Bergues. Le rôle du fils est censé être tenu par le comédien Benoît Magimel. Nadine Abrams descend affolée de la voiture sous une averse de plus en plus forte, une giboulée de tonnerre de dieu qui cinglait férocement contre le pare-brise, et au moment d’examiner le corps de sa victime, sur qui elle tombe ? sur un vieux chérubin qui ressemble comme deux gouttes d’eau de pluie du Nord à SAJ. On dirait même que c’est lui. La tête de ma mère que c’est lui, c’est SAJ ! s’écrie à nouveau Omar Le Homard en serrant ses deux fils Farid et Fred de ses gros bras poilus de malabar. Oui. SAJ avait le visage ensanglanté sous les bah du public et la stupeur de Zak qui crut reconnaître, il ne rêvait pas, il ouvrait les yeux comme ça, j’étais là, le visage en sang de son grand-père tel qu’il avait été retiré des décombres de Charcot, et agonisant à l’ombre du cèdre. Zak avait alors tout juste huit ans quand ce drame était arrivé mais il se souvient de tout comme moi qui ai tout vu me souviens de cette scène-là, de l’ébahissement de Sarah Forestier, et de l’étourdissement du cèdre dix ans auparavant, et de la stupeur des corbeaux dont les croassements firent peur aux pigeons plus que la détonation elle-même.
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Zak crut à une mauvaise blague et explosa en fureur. Il n’était pas le seul. Ce phénomène finit par agacer tout le monde. Excédé par tout ce cinéma – au sens le plus péjoratif du terme – Abdel Le Brêle prit son canif, et d’un coup sec, défigura le siège en skaï qui ne voulait pas décoller. Le cinéma entier, avec ses rideaux en velours, ses murs capitonnés, ses escalators mécaniques, ses toilettes chics, ses alcôves sexy, son bar design, ses affiches de films célèbre, ses posters de stars internationales, ses ambiances feutrées et son petit salon lounge très hype au fond, n’était plus à son tour qu’un cinéma HLM. Si la féerie ne fonctionne pas, à quoi bon tout ce cinéma, songea-t-il en VO. Oui, à quoi bon tout ce fard et tout ce clinquant si, au final, ça ne décolle pas, resongea-t-il en derby stéréo. Bientôt, Cristobal, Benjamin, Hocine et Enzo Macaroni se joignirent au commando des spectateurs séditieux. Un autre siège se vit défiguré, et un autre qui se voit arraché, et un autre vidé de ses chiffons, de son tas de Réel glauque dont ses entrailles sont honteusement rembourrées tels une nymphette qui mettrait un soutien-gorge plus grand qu’elle avec des boules d’éponge dedans. Les cris fusent dans la salle, les esprits chauffent, la colère gronde, on sonne l’insurrection. Le service d’ordre s’en mêle. Il s’avoue très vite dépassé. Quelqu’un a sorti son briquet. Seigneur, non ! Il va mettre le feu à la salle. Hakan Kebab se jette sur lui. Vite ! L’extincteur ! Affrontements entre un videur et Hocine de la barre Lamartine. Les jeunes en furie taguent tout sur leur passage : l’écran, le bar, les toilettes, tout. Echanges passionnés d’insultes, bastonnades, volées de bois vert ; un gars zigouille les pneus de la jolie caisse garée dans le parking derrière, en contrebas du petit immeuble élevé sur les décombres du François-Rude. Une autre voiture prend feu, et bientôt, plus rien ne va arrêter les insurgés. Le Cinérama avait pourtant bien fonctionné, hein ? Il faisait bien son rôle de nounou pour ados survoltés. Là, plus de cinoche, plus de printemps, plus de festival, plus de Foire aux Remakes ni de Fête aux Parodies. Bientôt, les CRS quadrillent le Cinérama et très vite, le quartier entier est sous surveillance policière. Il a fallu mobiliser les forces spéciales de la police pour empêcher les rebelles de mettre le feu au cinoche. Cellule de crise à la mairie. Le gérant du Cinérama est désespéré. Son affaire coule. Il menace de déposer le bilan « et adieu les joies du cinéma de proximité » menace-t-il. Un projet cher au maire.
Sur son blog (chenovebondyblog), Myriam Albanot, la reporter amateur du quartier, consignait les moindres détails de ces jours houleux, les moindres péripéties de cette affaire qui prenait à présent les proportions d’un mystère national. Elle postait d’heure en heure, pêle-mêle, les photos des voitures en feu, les bastonnades, les barricades, et les cris de révolte des insurgés. En revanche, aucune des photos ou vidéos prises dans les salles obscures au moment où ces images bizarres venues de temps lointains venaient interférer avec celles du film en un « fondu-déchaîné » saisissant. Il ne fallait surtout pas s’attendre à voir Le Fantôme de Charcot dans ses œuvres et sa bouille irréelle postée sur Youtube. Sitôt l’image prise, on n’y voyait que le plan originel du film, et point de trace de ces intrusions en noir et blanc dans le boîtier.
Les médias s’emparèrent du sujet ainsi que des oiseaux prédateurs fondant sur leur proie. Le Bien Public (comme toute la presse régionale et bientôt nationale) en fit ses choux gras. Le compte-rendu de l’envoyée spéciale du grand quotidien bourguignon donne froid dans le dos.
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BIENVENUE CHEZ LES CH’TIS III
Images étranges et montage macabre au Cinérama de Chenôve
« L’arrivée de Bienvenue chez les Ch’tis III à Chenôve, un film attendu avec impatience par le public chenevelier, aura finalement pris une tournure abracadabrante. Le premier volet avait réalisé, rappelle-t-on, un record en France avec 20 millions d’entrées à sa sortie en 2008, tandis que le volet II, réalisé en 2012, caracolait au sommet du box office avec néanmoins un chiffre inférieur : 15 millions de tickets vendus. Malheureusement, le public, venu nombreux assister à la projection, en était pour ses frais. Les spectateurs ont été surpris de voir des images étranges interférer avec le film. On voit la petite-fille de Philippe Abrams percuter Benoït Magimel, et la seconde d’après, c’est le vieux SAJ qui apparaît.
C’était un personnage emblématique du quartier du Mail dont les initiales renvoient à son nom, lui-même insolite : Slimane Aimé Jobim. Originaire d’Afrique du Nord, il avait, selon Pascale, une de ses anciennes voisines et néanmoins amies, participé à la guerre de 39 contre les nazis. Il était cheminot, précise un autre de ses anciens collègues. Il avait été mobilisé d’Algérie et enrôlé dans le régiment des Tirailleurs maghrébins. Mortellement blessé, il resta à Chenôve jusqu’à la Libération et s’établit ainsi en France. Il s’occupait de la ferme sur les ruines de laquelle fut élevé l’immeuble Charcot. Dans ses hallucinations, il affirmait, ajoute un témoin, qu’il avait été compagnon de voyage de Jean-Baptiste Charcot et son bateau Le Pourquoi-Pas ? qui avait exploré l’Antarctique dès la fin du 19ème siècle. Tous s’accordent à dire que c’était un personnage fantasque. Aux derniers jours de sa vie, Slimane réunissait les enfants du quartier au pied du cèdre dressé en face de l’ex-barre Charcot et leur racontait des histoires. Sa disparition fut brutale et avait suscité une vive émotion dans le quartier du Mail.
Dans la salle, d’aucuns ont confirmé sans peine que le personnage renversé par Sarah Forestier était bel et bien Slimane. Au reste, l’analyse faite par le laboratoire de la police scientifique de Dijon corrobore bien cette hypothèse et affirme que c’est effectivement la même personne dont le corps avait été découvert gisant au pied du cèdre le jour de la démolition de l’immeuble. Notons que ce phénomène survient dix ans jour pour jour après la démolition de la barre Charcot. L’incident, rappelle-t-on, était clos, l’autopsie ayant conclu à l’époque à une mort par « traumatisme émotionnel » et guère des suites de l’implosion elle-même.
Quoi qu’il en soit, la fête était gâchée hier, au Cinérama de Chenôve. L’effroi gagna la salle à la vue de cette image effarante, et dans le public, les commentaires et les explications – parfois fantaisistes – sont allés bon train. Certains évoquèrent même la possibilité d’un poisson d’avril de mauvais goût. On conclut à un montage macabre avec la complicité des employés du Cinérama. D’autres ont parlé de « malédiction de Charcot » et ont même cru voir dans ce phénomène la main de quelque esprit maléfique baptisé d’ailleurs « Le Fantôme de Charcot ». Pour eux, il ne fait pas de doute que « le cinéma est hanté ». L’implantation de ce cinéma multiplexe sur les décombres de Charcot avait, se souvient-on, provoqué force résistances à l’époque dans le quartier du Mail. La direction du cinéma a crié au sabotage. Toujours est-il que la qualité du montage demeure troublante. L’actrice Sarah Forestier, en soulevant le corps percuté, poussa elle-même un cri de frayeur en ramassant le corps de SAJ au lieu de celui de son partenaire qui devait lui donner la réplique dans le film, le comédien Benoît Magimel. Des escarmouches ont été enregistrées à l’interruption de la projection suite aux sifflements du public. Plusieurs arrestations ont été signalées parmi les semeurs de troubles. Affaire à suivre…»
Elizabeth Eluard
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De son côté, France 3 Bourgogne consacra un reportage aux « fantômes médiévaux » et autres « étrangetés gothiques », compile de témoignages recueillis auprès des habitants de nombreux villages de la campagne bourguignonne où l’on croit voir des « ombres malfaisantes » qui se dresseraient derrière toute sorte de phénomènes supposément surnaturels, allant d’une mauvaise récolte enregistrée en l’an 1956 jusqu’à une pressée miraculeuse ou des cépages douteux. Tout y passait. « La psychose a gagné toute la Côte d’Or et bientôt, le phénomène s’est répandu jusqu’en Franche-Comté et même au-delà. Des phénomènes « bizarres » nous sont ainsi signalés dans nombre de châteaux médiévaux où l’on croit voir des fantômes, des spectres de prétendus Chevaliers de la Table Ronde harnachés avec panache et autres apparitions romancées des Ducs de Bourgogne ! » ânonne le commentateur d’un sujet diffusé dans le 12/13 avant d’être promu à l’édition nationale devant la bonne réaction de l’audimat.
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Sur Chenôve News Network (surnommée CNN-Bourgogne), une chaîne TNT, diffusion d’une enquête où Myriam, la bloggueuse de tout à l’heure devenue reporter pour de vrai, raconte : « L’enquête se poursuit sur les mystérieux phénomènes qui ont mis toute la Bourgogne en émoi. C’est la psychose. Voici quelques témoignages cueillis sur le vif dans plusieurs villages. » Le sujet est tellement bien ficelé que Myriam réussit à le vendre au célèbre magazine de reportages de France 2, Envoyé Spécial. Il est diffusé le jeudi d’après. « C’est une enquête exclusive signée Myriam Albanot » annonce solennellement Françoise Joly, la co-présentatrice de l’émission, flanquée de son éternelle collègue Guilaine Chenu, devenue grand-mère comme sa compère. Myriam suivait tout cela avec sa famille en exultant. Elle n’était pas peu fière de sa fulgurante ascension dans le gotha médiatique. La reporter chevronnée nous emmène d’abord dans un château des Nuits Saint George où un vieux affirme avoir vu surgir un personnage « exotique » (sic) de la Confrérie des Chevaliers de Tastevin dans sa version de 1934, année de sa création. Un autre a cru voir un épouvantail danser comme un échassier, juché sur ses pieds de bois. « Décidément, chacun arrive avec ses histoires de fantômes. Certains villages se sont vidés de leurs habitants, simplement pour avoir entendu des rafales de vent inhabituelles pour la saison » poursuit la journaliste, images de terrain à l’appui, montrant une bourgade complètement désertée, dont les maisons, tristement vides, arborent des volets condamnés. Dans un autre village, à Chateauneuf en Auxois, au donjon de ce château médiéval daté du 12 siècle, on nous montre un habitant qui affirme avoir vu de ses propres yeux les silhouettes de Philippe Le Hardi et de Pépin Le Bref. Là, un paysan soutient mordicus avoir aperçu un sénéchal revenant d’une partie de chasse avec sa cour, tandis qu’une vieille dame du village de Romagne témoigne de dos, le visage flouté et le timbre déguisé en voix d’homme, en disant entendre des voix étranges la nuit, des voix qui tournaient par moment au brouhaha, ajoutait-elle, et qui provenaient d’une ancienne commanderie de l’Ordre des Templiers. On se croirait dans un épisode des Trois Mousquetaires ou quelque aventure rocambolesque de Don Quichotte, commente Myriam. En parlant de Don Quichotte, un élève du collège Henry Berger de Fontaine-Française soutient face caméra, quant à lui, les cheveux gominés et des Ray Ban sur le crâne, avoir vu la sculpture métallique de Don Quichotte réalisée par le sculpteur argentin Carlos Regazzoni, se détacher de son socle et se mouvoir avec fracas, avant de se donner en spectacle dans un rodéo effréné. Le chevalier métallique et sa monture forcenée auraient pris ensuite la clé des champs, selon le même témoin stylisé, pour aller gambader au loin, dans les vastes contrées de notre divine Bourgogne.
C’était Myriam Albanot en direct du Réel Onirique.
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La police des Cinoches fut alertée. Elle inspecta la salle de projection, engagea une équipe de la série NCIS. Rien à faire. RAS. Des flics en combinaison de cosmonautes passèrent au crible toutes les bandes. Il n’y avait aucune anomalie patente. Ils passèrent des jours entiers à visionner les films. Tout se déroulait bien. Ils inspectèrent les fonds d’écran, vidèrent les fonds de bouteille, firent mariner les bobines dans du liquide phosphorique, firent soumettre les projectionnistes au détecteur de mensonges, rien n’y fit. Le mystère demeurait total et l’énigme têtue.
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Et le commissaire Jacques Grisou de la BAF, la Brigade Des Affaires Farfelues, fut fatalement saisi de l’affaire.
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Il n’en fallut pas plus pour exciter l’orgueil du commissaire Grisou, le fin limier de la BAF. Il ramona son nez deux minutes, un tic qui lui était plus cher que la cigarette ; s’en alluma une, justement, de cigarette, fit un tour autour du cinéma multiplexe, un deuxième tour, plus long, autour des tours et des barres alentour, revint sur ses pas, écrasa le mégot à moitié consumé, et dit : « Hum ».
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Le commissaire Grisou, visage bouffi, yeux cernés, une carrure de catcheur ravagé par l’alcool ; parfaite caricature du mauvais flic ayant une montagne de remords sur la conscience, genre…Daniel Auteuil dans MR73 en pire, n’était pas près de jeter l’éponge, loin s’en faut. Il s’engagea même à élucider cette affaire avant la prochaine réunion du Comité de sécurité de la ville, réunion prévue dans trois jours. Il ne lui restait plus qu’une demi-lune avant l’expiration du challenge. Il s’isola dans la salle de projection et demanda à revoir le film. « Mais, commissaire… », « Quoi maiiiiis ? Vous êtes une chèvre ou quoi ? », maugréa-t-il, de mauvais poil. Une bouteille de Coco-Collo (comme on dit en ch’ti) et un sandwich jambon aux fromage dans sa besace, il se mit en devoir de visionner le film. Il le revit au moins cinq fois. RAS. Tout ce que racontaient les connards de journaleux était bidon, rageait-il. Il revoyait au ralenti, pas à pas, seconde par seconde, la scène où Sarah Forestier percutait sous une pluie battante le piéton ch’ti dès son arrivée à Bergues. Quand le pauvre bougre sortait sa tête du capuchon sous la pluie diluvienne, c’était toujours Benoît Magimel qui apparaissait, jamais SAJ.
Le commissaire Grisou s’affala sur son siège, avec sa grosse bedaine de porc, et se mit à ronfler, justement, comme un porc. Il est 1h du matin. On a essayé de le réveiller, il grommela des injures et, dans un sursaut de bête fauve, sortit son flingue dans la gueule du videur sans s’en rendre compte. Réflexe de vieux baroudeur. Soudain, à un moment donné, il fut éveillé par le cri hystérique de Sarah Forestier percutant de plein fouet un type en K-way rouge sous une pluie violente avant de l’envoyer valdinguer sur la chaussée. De ses yeux entr’ouverts, il entendit la voix de Sarah Forestier hurlant : « Benoît ! Benoît, c’est pas drôle » puis « Ahhhhhhh ! » Et là, le commissaire voit enfin, de ses propres yeux, le visage de SAJ écrasé, ensanglanté, enserré dans les mains de la pauvre comédienne. « Monsieur ! Monsieur ! » « Mon Dieu, Benoît, où es-tu ? Benoît, qu’est-ce que j’ai fait ? Dany, arrête le tournage, j’ai écrasé un Ch’ti, un vrai, arrête ch’tai dit ! » qu’elle criait la demoiselle.
Jacques Grisou avait lui-même enquêté, dix ans auparavant, sur la mort, dans des circonstances mystérieuses, du dénommé Slimane Aimé Jobim suite à la démolition de la barre Charcot. Il se souvient comment, dès le début, cet homme avait fait le mariole en empêchant tout le monde de dormir pendant plusieurs nuits de suite parce que Monsieur ne voulait pas quitter son appartement qu’il appelait sa vigie, lui qui s’imaginait, un peu patraque de la tête, un peu maboule, le timonier du Pourquoi-Pas ? le bateau du commandant Charcot. Et quand on avait réussi, à grand-peine, à le déloger, le vieux SAJ un peu – et même un peu trop – fou, alla trouver refuge sur la plus haute branche du Cèdre Totémique et n’en bougea plus. Même les pompiers ne parvinrent pas à le déloger car il menaçait à chaque fois de se jeter à la mer (sic) et aux requins du Pacifique. Et pour couronner le tout, le jour J, il nous légua un cadavre horrifiant en lieu et place du SAJ barje qu’il était. Mamamiya ! Ce n’était pas du 35mm, c’était un macchabée grandeur nature. Grisou se souvient de ce visage. Ce visage ensanglanté, recouvert d’hématomes, les yeux éteints, le regard tourné vers le ciel et comme souriant au cèdre.
Le commissaire Grisou poussa un cri de triomphe et, excité comme un taureau en chaleur, il bondit de son siège en tapant sur le dossier de son fauteuil avant de gagner la sortie en trombe. Jacques Grisou avait sa petite idée derrière la tête. A 1h du matin, il alla frapper à la porte de la vieille Maria Alzira Lobo Antunès de Sousa, la voyante portugaise de la Tour Renan.
Qu’il est long ton nom Maria, diable qu’il est long, fulmina-t-il en frappant à la porte de la mégère apprivoisée.
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Il alla taper à sa porte, au 8ème étage de la Tour Renan où elle avait été relogée. SAJ était naguère son voisin d’étage à Charcot. C’étaient les meilleurs amis du monde, et cette vieille mégère que tout le monde redoutait pour ses pouvoirs cabalistiques, SAJ, lui, ne décampait jamais de chez elle. Il était même le spectateur le plus assidu de ses séances de spiritisme. Il se souviendra à jamais de ces séances chamaniques où, pour avoir une image plus nette de ce qu’elle nommait dans son idiome biscornu « La Sphère des Anges Déchus », elle avait disposé un vieux transistor, une console de jeux vidéos, un écran d’ordinateur antédiluvien ainsi qu’une télé reliée à une antenne parabolique, au milieu d’une panoplie de bric et de broc. Il pouvait alors voir, il en était témoin, des silhouettes bouger sur son écran, des voix qu’on eût dit d’outre-tombe, fuser du transistor, et il suffisait qu’elle remuât de quelques degrés son antenne pour qu’un revenant prît la parole devant un aréopage de spectres affreux comme dans le clip « thriller » de Michael Jackson, lui-même fantomatique et effrayant. On dirait une conférence de presse pour ectoplasmes et spectres loqueteux.
Le commissaire Grisou n’hésita pas une seconde à frapper (ou sonner) à la porte de Maria de Sousa pour faire court, et j’aurais écrit « n’hésita pas à tirer de son sommeil Maria de Sousa pour faire court » qu’il eût surgit de derrière mon écran d’ordinateur pour me corriger en hurlant : « Et depuis quand les sorcières dorment, espèce de mauvais scribouillard! » (Il faut croire qu’il a coécrit le scénario de notre monde, c’est pour ça que ça pue le camembert pourri et le désamour des hommes plaqués par leurs femmes et boudés même par les putes).
« Qui va là ? Vi né voyé pé qu’y é tar ? » hurla la voyante portugaise en entrecoupant ses cris de jurons lusophones taillés toutefois dans une langue qui n’est pas tout à fait celle de Fernando Pessoa. On dirait du portugais du Brésil. Je crois savoir d’ailleurs, moi qui sais tout de la vie de ces gens, que c’est elle, oui elle, Maria Alzira Lobo Antunès de Sousa, qui ajouta « Jobim » au nom de SAJ, sur un air de bossa-nova. Le fait est que c’est une grande fan de Tom Jobim. (Gaorta de Ipanema…fredonne le narrateur…)
En reconnaissant la bobine de ce visiteur nocturne, elle se dégonfla avant de lancer :
Ah, c’est vous ? Vous avez mangé votre montre ou quoi ? (avec un fort accent brésilien).
Tu as les portugaises ensablées ou c’est juste pour me faire chier ?
Mi Missiou Grézou, vé avé vé l’hére ?
Zaâma comme si vous dormiez ! Je parie que vous êtes en pleine séance de tchat avec les Internautes de l’autre monde.
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Maria le suivit non sans éructer quelques prières fulminantes, en maudissant Satan. Ce n’est pas la première fois qu’elle se mêlait des affaires louches. Elle était même grassement payée pour cela. Et puis, elle le lui devait bien. Sous ses dehors ronchons, Jacques Grisou n’était pas un grizzly mal léché. Il était même intervenu une fois pour tirer d’affaire son ami Miloud, un clando qui lui faisait les courses, et qu’elle hébergeait quelquefois.
Maria de Sousa s’installa dans le cinéma. Il pleuvotait sur Chenôve. On envoya la bobine. Maria passa ses mains sur l’écran, sur les sièges, sur les murs capitonnés et les rideaux de velours. « Slimane, tu es là ? Je sais que tu es là. Réponds-moi. » Elle fredonnait en sourdine One note samba de Tom Jobim et Frank Sinatra. Elle visionna le film, et à la scène dite, Benoît Magimel remplit le plus normalement du monde son contrat. Le même scénario se répéta une dizaine de fois. Maria sortit bientôt le grand jeu. Encens, vapeurs, formules incantatoires. Rien n’y fit.
Soudain, une voix. Une voix commerciale entonna : « Mot de passe erroné. Merci de réessayer. » Maria bredouilla encore des sons et réessaya derechef. Elle trouva le bon code mais au moment d’envoyer la communication, problème : « Votre forfait Wanadoo Outre Monde a expiré. Veuillez recharger votre conte » reprit la voix. Elle retenta de nouveau. « Vous ne pouvez pas effectuer cet appel, votre forfait Open Mondes a expiré. Veuillez recharger votre conte » insista la voix robotique. La vieille gitane s’empressa de recharger son crédit appels outre-tombe et reformula sa demande.
« Qu’ils sortent, qu’ils sortent tous. Je ne veux que toi ! » fit brusquement une voix caverneuse. Maria semblait être la seule à l’entendre. Pendant ce temps, le commissaire piaffe d’impatience. A un moment donné, l’image de SAJ apparut sur un écran, d’abord brouillée, ensuite nette. Maria s’empara d’une espèce de télécommande et de son vieil transistor. Elle s’ingénia ainsi à régler l’image et le son. Elle parvint au prix d’un effort envoûtant à établir définitivement le contact avec le vieux SAJ. Et sans coupure publicitaire s’il vous plaît !
Le visage de SAJ emplit soudain toute la salle. Il avait les cheveux blancs, la moustache en croc, le teint mat et les yeux noirs, petits. Il avait une barbichette poivre et sel comme celle du commandant Charcot et portait une casquette de marin comme son maître. L’image vacilla à nouveau, alors, à l’aide de sa télécommande, Maria chercha de nouveau la bonne fréquence jusqu’à ce que l’hologramme de SAJ se fût stabilisé. Il se présenta net comme le jour, sous les yeux éberlués de Grisou.
Maria ? Ma vieille voisine du 69, la Portugaise ?
Oui, c’est elle-même. Comment allez-vous mon ami ?
Bien, bien. Qu’est-ce qui me vaut l’honneur de votre visite ? Pourquoi venez-vous importuner un pauvre mort dans son sommeil éternel ?
Vos anciens voisins se plaignent de vous. Toute la ville est en émoi depuis que vous faites ces choses au cinéma. On en parle même à la télévision. Pourquoi ne les laissez-vous pas tranquilles ?
S’ils ne salissent pas mon vieil appartement, ne foutent pas leur mayonnaise partout et ne fument pas en cachette dans les toilettes, j’arrête mon cinéma.
C’est tout ? Alors, marché conclu !
Marché conclu quoi. Ils vous ont relogée, vous ?
Ben oui. Même que j’ai une vue sur la mer, et j’ai augmenté mes tarifs tellement ma clientèle s’est enrichie avec tous ces touristes ramenés par la Route des Vins.
Tu viens me réveiller de ma mort pour me faire une page de pub ?
Attends, je te passe le chef de la police, il veut te dire un mot.
C’est qui, cet hurluberlu. Ah, c’est vous commissaire ? C’est bien vous, Grisou ?
Le Commissaire prend peur. Il lève à peine les yeux vers l’écran. SAJ se met à le chambrer :
Vous n’avez pas eu peur de m’examiner sous toutes mes coutures le jour de l’autopsie, vous avez même demandé à ce que mon crâne et mes viscères soient ouverts, comme si un bulldozer pouvait s’y cacher, et maintenant, vous faites votre petite vierge effarouchée devant un pauvre fantôme qui n’a même pas de sépulture décente où se reposer ?
Mais…Mais vous êtes enterré au cimetière, l’un des plus beaux cimetières de Bourgogne. J’ai veillé moi-même à ce que vous ayez un caveau digne de vous.
Mais moi, j’avais demandé à être incinéré et réduit en poussière comme Charcot. Et personne n’a respecté ma volonté. Alors, maintenant que mon esprit s’est réveillé, à vous de voir ce qu’il faut faire.
Vous voulez juste être incinéré, c’est tout ?
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Arrive Zak Le Black. Il rôdait dans le quartier et fut alerté par les voix qui montaient du Cinérama.
Et vous, que…que faites-vous là, ho ?
Laissez-le. C’est moi qui lui ai demandé de venir. C’est mon filleul, et vous n’avez pas intérêt à l’emmerder.
Grisou se grisa et risqua cette rodomontade :
Eh, mon vieux, autant vous dire tout de suite que je ne crois pas aux fantômes. Alors, c’est quoi votre truc, accouchez ?
Voilà ce que j’appellerais une approche intelligente du sujet. Attrapez-moi si vous le pouvez.
Mince ! Il a raccroché l’enfoiré !
On ne parle pas comme ça à un fantôme ! Vous l’avez vexé, c’est normal.
Maria dut renégocier avec SAJ. Elle actionna sa télécommande magique. Au bout d’un moment, il reparut. Aussitôt, Grisou, irascible comme il était, l’accabla de nouveau :
Mais vous êtes mort, je ne rêve pas, je vous ai découpé moi-même en morceaux via la tronçonneuse du médecin légiste !
C’est mon ami le Cèdre Totémique, le Cèdre qui veille sur le Temps et qui veille sur Charcot, qui m’a prêté son âme, ça vous va comme explication ? Il m’a irrigué de sa sève et je me sens revigoré comme si j’avais 20 ans.
D’accord, d’accord. Trêve de blabla, sinon, vous allez me chanter que le Cèdre est le monteur en chef qui a truqué tous ces films. D’ailleurs, pourquoi faites-vous cela ? Vous ne voyez pas tous les problèmes que ça nous a crées ?
Quels problèmes ?
Les jeunes qui n’ont plus où aller, les voitures qui brûlent, vous ne captez pas TF1 là où vous êtes ?
Des clichés. On a appelle ça des « clichés ». Vous n’avez pas vu Bienvenue chez les Ch’tis ?
Et même « Bienvenue chez les Bonbis ! »
Waw ! ça, c’est un titre, s’exclama soudain Zak Le Black, comme tiré d’un profond coma debout.
Qu…quoi ?
Grand-père, dites-leur.
Je leur dis quoi ?
Bienvenue chez les Bonbis ! Voilà un truc mortel pour mon stand-up. C’est grave ouaâr, votre titre, M’sieur le Poulet, ça déchire, vous me le prêtez ? Je vous le rendrai l’année prochaine, promis-juré !
Maria de Sousa crut bon d’intervenir pour apaiser la situation :
Et si tu nous disais maintenant ce que tu attends de nous pour goûter à la paix de l’âme, Slimane. Moi, tu peux tout me dire, hein, tu te souviens ?
Je me souviens surtout de la grande canicule quand Aicha avait acheté ce jacuzzi gonflable, et que tu as failli te noyer dedans. Sans moi, tu aurais coulé.
Oh, là, là ! Où est-ce que tu es allé chercher ça, vieux spectre vicelard ?
Tu me l’as bien rendu en tout cas. C’est toi qui me déposais la nourriture au pied du cèdre.
Tu ne voulais pas descendre. Ils avaient même jeté une grande échelle pour te ramener à terre, rien à faire. Les travailleurs de l’entreprise de démolition sont devenus tes copains.
Ils y étaient pour rien, eux. Même le commandant Charcot leur aurait pardonnés.
Oui, après tout, Pourquoi-Pas ?
Le Commissaire Grisou s’impatiente. Il titre une énième cigarette avant de reprendre :
Trêve de photos de famille. C’est pas les repas de quartier ici, OK ? Et si tu nous disais pour de bon ce que tu attends au juste de nous, pépé. Quelles sont tes revendications ?
Mes revendications ? Poh poh poh ! Les grands mots. Moi, je ne demande rien. Je veux juste qu’on arrête de profaner mes restes. Demandez plutôt à Zakaria. Zak, demande ce que tu veux, c’est l’occasion ou jamais !
Je te l’ai dit : Bienvenue chez les bonbis !
C’est tout ?
Oui, je veux virer Jamel Debbouze et jouer ici Bienvenue chez les Bonbis.
Et ça va parler de quoi ? Tu crois qu’il y aura un Philippe Abrams qui va cracher sur la Bourgogne et faire la grimace en buvant le Beaujolais Nouveau, ou bien faire son chichi en sifflant du Chablis ?
J’ai ma petite idée.
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Zak réunit toutes les bribes d’images, les scènes de la vie d’antan, emmagasinées dans la bobine à souvenirs de son grand-père putatif. Bientôt, tous les habitants du quartier se mirent de la partie. Ils sortirent chacun tout ce qu’il avait de photos de famille, d’archives mémorielles ou anecdotiques, de vieilles vidéos numériques et autres cassettes VHS de l’âge de bronze high-tech. On mit tous ces clichés bout à bout et cela donna la plus belle saga de l’immeuble Charcot. Le Cinérama se mua en une vaste auberge espagnole pour cinéma familial. Zak, en monteur futé et affûté, recolla tout cela avec la sève du Cèdre. Et le stand-up qu’il voulait tant monter se transforma en un vrai film à succès qui allait bientôt détrôner au box office Bienvenue chez les Ch’tis III. Le film eut un retentissement international et fut même racheté par la major de George Clooney. Il fit tellement de recettes qu’on eut assez d’argent pour rafistoler tous les immeubles du quartier, et l’on s’est même arrangé pour faire douze trous dans les tours de sorte qu’à tout moment, le soleil pouvait rentrer par les douze portes du jour comme au palais de l’Alhambra et rayonner tout autour sans avoir l’air de nous jouer un tour.
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C’est ainsi que le Fantôme de SAJ ou de Charcot s’apaisa, et la paix revint régner dans le quartier, et sur les vignobles alentours, et dans les châteaux médiévaux et les donjons anciens. La sculpture métallique de Don Quichotte revint à sa place et les corbeaux se firent discrets. La ville ne connut plus de phénomène étrange, et Myriam ne parla plus que de choses ordinaires auxquelles elle s’évertua tout de même à chercher (en vain) quelque côté maudit ou lumineux. Abdel Le Brêle et sa bande reprirent leurs habitudes et il n’y eut plus ni bus brûlé, ni cinoche tagué, ni élu entartré. Pas plus qu’il n’y eut de dérèglement dans le déroulement des saisons : ni automne mauve, ni vendanges amères. On fit des bacchantes, on engagea une campagne publicitaire à 1 million d’euros pour réconcilier le public avec le Cinérama et on rémunéra grassement la vieille Maria Alzira Lobo Antunès de Sousa, tandis que Jacques Grisou fut promu commissaire en chef de la BAF, la Brigade des Affaires Farfelues. On fit une fête à La Maison des Aînés ; on fit une ode à Charcot et on lut une belle oraison, à titre posthume, à la mémoire de Slimane qui reposait, désormais, définitivement en paix. On déterra ses os et on lui aménagea une sépulture écolo, un caveau en roseau, au pied de son ami le cèdre, conformément à sa dernière volonté.
Et le sépulcre en roseau devint un mausolée : le mausolée de Sidi Slimane Ben Charcot.
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Je vous ai raconté, moi, le Cèdre, cette histoire, afin de faire honneur à l’épopée de mon ami SAJ et à son vénérable maître, le Commandant Charcot. A présent, avec votre permission, je vais regarder tranquillement Bienvenu Chez les Bonbis. Je n’ai ni grand écran, ni lecteur DVD, mais je peux compter sur les pouvoirs dont la nature nous a gratifiés, nous autres, les arbres hauts et dotés de la faculté de lorgner par les fenêtres. Il a fait du bon travail, ce diablotin de Zak, mon protégé, vous ne trouvez pas ? J’entends résonner la voix du commentateur au clap final ; on dirait la voix de SAJ qui me rend hommage comme si j’étais une vieille relique ou l’épave du Pourquoi-Pas. « Le Cèdre qui veille sur Charcot et qui veille sur le Temps déploya ses branches comme une tulipe qui éclôt, pour ouvrir ses larges bras verts au soleil. Et la lumière fut…»

Mustapha Benfodil


Chenôve, le 30 avril 2008


1 Passage largement inspiré comme toute cette séquence, de la littérature « tchapagate » de mon ami l’écrivain Bônois Rachid Habbachi, particulièrement son livre intitulé : « Là où t’y as des mots, bessif t’y en as des gros ». Qu’il soit ici remercié.

LA NOUVELE DE AURELIE FERRARI


Maman Charcot, Maman je t’aime


« C’était un jeudi, un pluvieux matin d’avril. Une terrible implosion gronda dans le ciel et, en un battement de cil, Charcot s’évanouit dans un nuage de poussière sous le regard embué de SAJ ».
Mais faisons un saut en arrière dans le temps pour voir ce qui a traversé l’esprit de SAJ et le mien avant la destruction de Charcot. J’étais agrippée à son bras protégée sous son parapluie. Cette mort imminente n’était pas sans nous en rappeler une autre, celle de ma mère. Je m’appelle Aurélie, et ma rencontre avec SAJ date d’il y a plus d’un an et demi. Je parle de notre vraie rencontre, celle ou nous avons échangé plus qu’un bonjour ou un bonsoir. Je revenais de la clinique, le visage ravagé par les larmes. Je venais de quitter ma mère qui était hospitalisée à Chenôve pour une opération qui au départ devait s’avérer bénigne. Je ne sais pas comment j’ai parcouru le chemin qui me séparait de Charcot. Il ne me restait que mes réflexes pour arriver à mettre un pied devant l’autre, parce que consciemment, je n’en avais plus la force. Je devais avoir une dégaine effrayante, je suis sûre que j’ai du faire peur à tous ceux que j’ai croisé, mais ça je m’en foutais pas mal et de toute façon, je n’en avais pas conscience.
Je grimpe avec difficulté les marches jusqu’à la porte de notre appartement lorsque je croise SAJ, mon voisin de palier. Je n’avais aucune envie de m’étendre en politesses et en salamalecs divers. Je baragouine tant bien que mal un « bonjour » un peu sourd, et SAJ, que je ne connaissais pas m’a arrêté dans le couloir. Il ne s’est pas contenté de me dire bonjour, non, il s’est campé devant moi et m’a saisi par les épaules. L’effet de surprise a stoppé mes larmes car je ne m’attendais pas à un tel acte de la part d’un inconnu. Je ne comprenais pas ce qu’il me voulait. Où plutôt, si, je comprenais. Du haut de ses 1,90 m (au jugé, c’était vraiment un grand homme, dans tous les sens du terme), et il en imposait.
« Qu’est-ce qu’il se passe, parle moi… » Je n’avais aucune raison de me confier à un inconnu, mais là, à cet instant précis, c’était le père que je n’avais jamais eu, le confident dont j’avais besoin, là, maintenant, tout de suite. J’étais sous le choc, j’ai ravalé mes sanglots et le premier mot qui est sorti, c’est celui que ma mère, du fond de son lit d’hôpital m’a rapporté, le diagnostic fatal, ce gros mot, ce coup de poignard dans le cœur : « CANCER ». Nous étions là, tous les deux dans ce couloir, et moi je lui racontais ma vie qui s’écroulait. Et ça me faisait du bien. M’ouvrir sur l’extérieur, voilà quelque chose de nouveau pour moi.
Je suis arrivée à Charcot à l’âge de 5 ans, avec ma mère. Mon « géniteur » venait de nous laisser tomber, nous avions quitté la maison familiale pour nous installer ici afin de nous reconstruire, vivre et grandir. Nous avons vécu en vase clos, en autosuffisance. Nous n’avions besoin que l’une de l’autre pour vivre. C’était plus que ma mère, c’était tout, ma moitié. Et là, en un fragment de seconde, tout mon univers foutait le camp. Je ne sais pas combien de temps nous avons passé dans ce couloir, mais ça m’a fait un bien fou. Il m’a écouté, et en fait, c’était tout ce dont j’avais besoin.
Je passerais sur l’année de maladie et d’agonie de ma maman. L’année la plus horrible de toute ma vie. 365 jours de souffrances dissimulées, de larmes étouffées, de fausse bonne humeur, de petits morceaux de courage intercalés de grandes phases de désespoir. Comment soutenir sa maman, la rassurer, quand soi-même on n’en mène pas large et qu’on est morte de trouille. Et ben on fait comme on peut, on fait et puis c’est tout ! Moi j’essayais de lui faire plaisir en lui concoctant ses petits plats préférés. J’adorais faire à manger. Moi qui montre et exprime peu et mal mes sentiments (je suis un peu une handicapée du cœur), chaque plat, c’était ma façon à moi de dire « je t’aime ». Malheureusement, dès que je me mettais aux fourneaux, j’avais toujours en arrière pensée que c’était peut-être la dernière fois qu’elle mangerait de tel ou tel plat. De quoi vous flinguer tout entrain culinaire ! D’ailleurs, la dernière chose que ma maman ait mangé, c’est une part de ma célèbre tarte aux pommes. Je ne sais pas si elle avait encore bien conscience de ce qu’elle mangeait, mais en tout cas, ça a été ma dernière preuve d’amour mangeable. A noter que depuis ce jour, je n’ai plus jamais refait cette tarte. Quand les docteurs m’ont dit d’arrêter de lui donner à manger, j’ai vraiment su que c’était la fin. Effectivement, elle est morte ce soir là, à 23h30, dans mes bras. Là était ma dernière preuve d’amour réelle, la tenir tout près de moi pour la rassurer et l’accompagner dans son dernier voyage. A son dernier souffle, j’ai hurlé. Oui, moi qui suis d’ordinaire d’un naturel discret, j’ai hurlé tout ce que j’ai pu, comme si tout ce que j’avais retenu pendant un an sortait à cet instant précis. Les médecins et les infirmiers m’ont calmé comme ils ont pu, assez difficilement je dois dire. Une fois les premières démarches faites et s’êtres assurés que je ne ferais pas de bêtise, ils sont tous partis et m’ont laissé seule, en face à face avec le corps de ma mère, déjà préparée et habillée de sa plus belle tenue. Elle qui était si élégante, je l’ai faite la plus belle possible, c’était important.
Mais peu de temps après le départ de la dernière infirmière, j’ai entendu qu’on toquait doucement à ma porte. Tu m’étonnes, avec tout le raffut que j’avais fait, pas surprenant qu’on vienne voir ce qui se passe. Je vais ouvrir, sans réfléchir plus que ça qu’il est minuit passé et que je suis seule avec ma mère morte, allongée dans le salon sur un lit médicalisé. C’était SAJ. Je l’ai fait rentrer. Nous n’avons pas eu besoin de mots. Il savait très bien ce qui c’était passé. Il a aperçu ma mère. Il s’est découvert (il portait toujours un étrange petit chapeau sur la tête), et s’est avancé vers ma mère pour lui rendre un dernier hommage. Je n’ai pas compris ce qu’il disait, car il s’est adressé à elle en arabe pendant des minutes qui m’ont semblées bien longues. Après nous sommes allés nous réfugier au chaud dans la cuisine (porte fermée et gaz ouvert pour faire monter la température car j’avais du ouvrir les fenêtres et éteindre le chauffage, conservation du corps oblige, et au mois de février, ça caille vraiment). Nous avons alors beaucoup discuté tous les deux autour d’un thé. Il ne voulait pas me laisser seule dans l’appartement. Il est reparti au petit matin, après que les pompes funèbres aient emporté le corps de ma petite maman chérie. Malgré son absence, pour moi, son corps est toujours là, dans cette pièce que je ne peux désormais plus traverser sans être assaillie par d’horribles visions. Les jours qui ont suivis, il n’y eu pas seulement SAJ qui me rendit visite, il y avait aussi sa femme, Amina, ainsi que les voisines de palier qui avaient été mises au courant par cette dernière. Il y avait la famille italienne composée de Sofia, mariée à Raffaello, peintre en bâtiment (ça ne s’invente pas !) et de leurs trois filles, trois petites brunettes un peu bruyantes mais mignonnes au demeurant. Il y avait aussi Ermelinda, la portugaise, mariée à Narcisso, maçon de son état ; mais eux n’avaient pas d’enfants. Et dès cet instant, une incroyable solidarité dont je ne soupçonnais pas l’existence jusqu’alors et dont seuls les méditerranéens sont capables s’est mise en place. Ces trois femmes que je ne connaissais pas, si ce n’est comme SAJ, un salut dans la cage d’escalier ou bien encore au marché du dimanche, se sont mobilisées pour me venir en aide. Et quand je vous disais que pour moi, faire à manger était un geste d’amour, et bien ces femmes fantastiques m’ont prouvé, à tour de rôle, tous les jours, qu’elles m’aimaient. Bien évidemment, moi je n’avais ni la force, ni l’envie de cuisiner : pour qui ? Pourquoi ? Alors elles se sont toutes relayées pour m’amener de bons petits plats : Amina et son couscous parfumé du vendredi ou bien de délicieux tajines de légumes. Ermelinda m’amenait toujours des plats à base de morue (moi qui pestait auparavant tous les soirs quand je rentrais à l’appartement de sentir ces odeurs de poisson). Je ne suis toujours grande amatrice de morue, au grand désespoir d’Ermelinda, et ce n’est pas faute de nombreux essais et de recettes toujours différentes : quand on sait qu’il existe, selon un proverbe portugais autant de façons d’accommoder la morue que de jours de l’année, vous imaginez mon désarroi ! Malédiction ! Mais ce que je préférais, c’étaient les lasagnes de Sofia et son célèbre tiramisu. Devant lui, je ne pouvais pas résister et ça elle s’en était rendue compte, alors elle en a usé et abusé la vilaine !
Dans ce couloir de la cage d’escalier n°5, au troisième étage, une nouvelle famille, ma nouvelle famille de cœur était née. A eux tous, ils ont réussis à me rendre le sourire et à me redonner peu à peu le goût de vivre, ou plutôt de survivre. Oh, ça n’a pas été facile tous les jours… Le pire pour moi, c’était le soir. Moi qui avais déjà le sommeil fragile, maintenant le sommeil était devenu un trésor que je cherchais mais que je ne trouvais plus. Quelques fois, Amina venait me voir le soir. Elle aussi se couchait tard, une fois toute sa petite famille endormie (elle avait tout de même six enfants, tous nés à Charcot), elle trouvait encore le courage de venir me voir. J’adorais ces moments volés que l’on passait toutes les deux, moi sous ma couette et elle, assise au bord de mon lit, tout près de moi. Je sentais son odeur si particulière, mélange d’épices et de parfum capiteux et je sentais ses longs cheveux me chatouiller agréablement la joue. Elle me racontait sa vie, pour que moi j’oublie un peu la mienne. Elle était arrivée en France en 1970 à tout juste 20 ans. Elle venait rejoindre SAJ, venu travailler comme beaucoup en France. Elle et SAJ étaient originaires du même petit village en Algérie, Relizzane. Ils s’étaient connus petits et s’étaient mariés très jeunes. Elle m’a raconté ses difficultés d’intégration, les regards durs, les réflexions, les gestes de tous ceux qui avaient peur de la différence. Mais elle me racontait aussi le bonheur, oui, le bonheur qu’elle avait eu e s’installer à Charcot, de la bonne ambiance et de la solidarité dont elle et son mari avaient pu profiter dès leur arrivée. Cette même solidarité, Ermelinda et Sofia m’en faisaient quotidiennement profiter. Comme un sorte de cadeau, qu’elles se sont faites un devoir de transmettre à leur tour à quiconque serait un jour en difficulté. Depuis ce jour, je me suis d’ailleurs faite la promesse de suivre leur exemple, et d’essayer autant que possible, d’aider mon prochain avec cette gentillesse et cette humilité dont j’avais bénéficié.
Je me tenais toujours agrippée à SAJ qui avait refermé son parapluie car le soleil brillait maintenant. Le décompte fatal venait de commencer. Nos regards oscillaient entre Charcot et le Cèdre qui se tenait devant lui, bien droit et bien fier. Pour moi, c’était bien plus qu’un arbre. Plus qu’un symbole, c’était la dernière demeure de ma mère. Une fois incinérée, c’est ici que j’avais choisi de disperser les cendres de ma maman. Ce lieu peut paraître saugrenu, mais pour moi, c’était une évidence. Ma maman aimait tant ce Cèdre, cette bouffée de verdure aux branches tournées vers le soleil qui l’emmenait en voyage virtuel dans des pays lointains, elle qui aurait tant aimé découvrir les pays chauds, le Liban pourquoi pas ? Alors elle comme moi, nous passions des heures à le regarder ce Cèdre, à travers nos fenêtres, horizon d’un avenir que nous espérions meilleur. Ce qui est amusant, c’est que j’ai appris que nous n’étions pas les seules à passer des heures à contempler ce monstre vert. Amina, Ermelinda et Sofia en faisaient autant. Chacune chez elle s’accordait une pause pour l’admirer. Cet arbre, c’était un peu notre oxygène à toutes, notre moyen d’évasion pour s’échapper d’un quotidien parfois pesant.
D’ailleurs, pendant notre dernier été à toutes à Charcot, nous aimions nous retrouver aux dernières heures de la journée, profitant de son ombre et de sa fraîcheur pour papoter un peu. C’était devenu un rituel. Puis, nous avons toutes du être relogées. D’une volonté commune, nous avons toutes trouvées notre petit nid sur le Mail. Et oui, une nouvelle comme l’était la notre ne pouvait pas concevoir de se séparer ! Nous avons même continué à nous retrouver au pied du Cèdre après nos déménagements successifs, et nous nous sommes jurés qu’il en serait encore ainsi après l’implosion de Charcot.
Tous ces souvenirs sont repassés furtivement dans ma tête : les derniers instants de ma maman, ma vie à Charcot, avec ou sans elle, ces rires, ces odeurs, ces naissances et ces morts…Il en a vu cet immeuble pendant ses quarante ans de vie, de bons et loyaux services. Il pourrait écrire un roman… qui sait, « pourquoi pas ? ». Il faut maintenant lui dire adieu, et à travers lui, je dis adieu à ma mère une nouvelle fois ; mais je sais que je la retrouverai, au pied du Cèdre, quand je viendrai y déposer une rose, une Ronsard (sa préférée), et parler un peu avec elle. Cet arbre, gardien des âmes et des pensées de beaucoup va subir une terrible secousse, mais je sais d’avance que je peux compter sur lui, qu’il va rester droit pour continuer à veiller sur nous tous. Ca y est, Charcot a disparu, mais pas nos souvenirs qui ne se dissiperont pas en même temps que la poussière.
« Le Cèdre qui veille sur Charcot et qui veille sur le temps déploie ses branches comme une tulipe qui éclot, pour ouvrir ses larges bras verts au soleil. Et la lumière fut. »

Aurélie Ferrari




LA NOUVELLE DE ROZA ZAMOUN

Croisement des destins


C’était un jeudi gris, un matin d’avril. Une terrible implosion gronda dans le ciel et, en un battement de cils, Charcot s’évanoui dans un nuage de poussière sous le regard embué de Sliman Aït L’HADJ, un vieil homme qui y habitait depuis sa construction, et de son neuve Ali, qui lui, quitta cet immense immeuble lors de la décision de sa démolition.
Devant ce tas de ruines, Ali pousse un soupir en se remémorant son heureuse vie, parsemée de moments quelque peu amertumes dans ce bâtiment. Il se tourna vers son oncle, le regard nostalgique:
« Tu sais mon oncle, je me souviens de ces journées passées avec ta fille sous le pied du Cèdre à nous amuser sous ton regard protecteur. Ces moments resteront à jamais gravés dans ma mémoire…
_C’est vrai que c ‘était le bon vieux temps mon petit, mais, maintenant, tu as une famille et un travail, il faut que tu t’en occupe, ne te laisse pas envahir par cette tristesse qui te ronge.
_ Je sais, mais, lui prenant les mains, il commença a lui raconter avec enthousiasme, tu te souviens de mon arrivée pour la toute première fois d‘Algérie , lorsque j’étais encore tout petit, je n’avais pas 5 ans.
_ Oh ! Ça oui ! Tu étais tout triste de quitter le pays dans lequel tu a appris la vie. C’était en quel année déjà? Je ne me souviens même plus, ma mémoire fait encore des siennes! »
Pris d’un petit rire furtif, Ali lui répondit:
« Mais non mon oncle !! Ne dis pas ça! C’étais en 68, au mois de décembre. C’est vrai que je n’étais pas vraiment heureux à notre arrivée moi et ma mère, dans l’appartement de mon père qu’il avait louer quelque temps avant notre arrivée. Je me souviens de cette journée d’hiver, quand on a quitté ma tante sur le seuil de la porte dans un silence déchirant les murs. Sur le chemin de l’aéroport, je voyais cette magnifique chaîne de montagnes derrière moi, que je n’allais pas revoir de si tôt. A mon arrivée, notre nouvel appartement me semblait vraiment maussade et trop silencieux, mais lorsque j’ai vu ce merveilleux arbre devant la fenêtre de ma chambre, majestueux et intimidant à la fois, me rendit tout à coup heureux. Il ressemblait étrangement au chaîne qui se tenait juste à la porte d’entrée de notre maison en Kabylie. J’avais l’habitude de lui confier tous mes secrets, et le quitter m’avait brisé le cœur, et, grâce à ce Cèdre, ce sentiment de sécurité m’est revenu, il m’a remonté d le moral.
_ Heureusement que cet arbre était là donc, sinon, je ne sais pas ce que tu serais devenu ! Ce ne serait pas grâce au Cèdre que tu n’as pas baissé à l’école? Je ne te cache pas que ce qui m’inquiétais le plus était ton adaptation dans cette nouvelle société totalement étrangère. J’avais peur que tu ne puisses pas suivre, et que tu sois exclu de tes camarades car tu ne parlais pas leur langue.
_ Oui, c’est vrai, c’est grâce au Cèdre, mais aussi à mes voisins qui fréquentaient la même école que moi et qui m’ont ouvert grand les portes de leur amitié. Je pense tout particulièrement à François, mon voisin d’en face qui adorait venir voir ma mère faire son couscous à la main. Ces gestes répétitifs le fascinaient, il lui semblait que c’était une danse vraiment très étrange. Ah, j’adore ces bons moments, mais la dureté dans laquelle je suis arrivé m’a fait détester cet immeuble, seul le Cèdre me manque depuis toujours.
_ Tu m’étonnes, je te comprends! Mais pourquoi est-ce que tu es resté après le retour de tes parents en Algérie?
_ Mais parce que mon père voulait garder cet appartement il l’aimait trop, disait-il. Il retournait en Kabylie pour se ressourcer après tant d’années d’usure. Il m’a obligé à rester ici, pour le lui garder et je ne pouvais pas refuser, car je faisais des études et je ne pouvais pas me permettre de déménager. Je ne te cache pas que… Lorsqu’ils nous ont demandé de quitter ces logement pour cause de destruction, ça m’a fait un bien fou! Je me sentais soulagé et libre. Je pense même que je suis le seul a me réjouir de sa disparition. J’ai réussi a me détacher du Cèdre et à pourvoir faire ma vie sans devoir me confier à un arbre dès que je me sens mal. Mon rêve maintenant, est de pouvoir fonder une vie stable sur cette terre d’accueil qui m’a construit et détruit les mauvais moment de mon enfance.
_ Eh bien j’espère que ton rêve se réalisera un jour mon cher Ali! »
Sur ces mots, Ali se pencha sur les débris de Charcot pour en ramasser un bout de ciment pour ne jamais oublié cet immeuble dans lequel il a vécu la deuxième partie de sa vie. Sliman Aït L’HADJ et Ali partirent pour aller boire un café avec leurs amis qui les attendaient au bar en laissant le Cèdre qui veille sur Charcot et qui veille sur le Temps déploya ses branches comme une tulipe qui éclot pour ouvrir ses larges bras au soleil. Et la lumière fut.


Zamoun Roza, avec la collaboration de sa fille Sarah, collégienne de 15 ans.

jeudi 8 mai 2008


LA NOUVELLE DE ANNE PHILIPPE


Terre de Charcot


« C’était un jeudi, un froid matin d’avril. Une terrible implosion gronda dans le ciel et, en un battement de cil, Charcot s’évanouit dans un nuage de poussière… Lentement, les habitants de la ville que l’on appelait alors Chenôve, reprirent leurs esprits, réalisèrent ce qu’ils venaient de voir pendant ces quelques secondes de temps suspendu, laissèrent s’écouler leurs larmes ou éclater leur joie. Une période de leur vie était révolue et la chute du monstre de béton en symbolisait la fin. Tout à leur émotion, ils reprirent, en file indienne, le chemin de leur vie présente »…
Bouche ouverte, les yeux dans le vague, les enfants écoutaient l’aïeul. Ils s’étaient réunis, comme chaque soir, après le cérémonial des tâches quotidiennes, autour de S.A.J, ou Slimane Aït Joseph, si vous voulez lui donner le nom que la tradition a transmis.
Depuis quelques années, déjà, il s’installait dès la nuit tombée, au pied du cèdre. Il étalait sa natte, bien soigneusement, s’adossait à l’arbre, posait devant lui la caisse et en sortait, l’un après l’autre, les livres à l’aspect fragile. Certains avaient perdu leur couverture, d’autres des lambeaux de pages. On voyait combien leurs propriétaires successifs avaient tenté de préserver ce bien précieux à grands coups de papier collant, de coins cartonnés, mais leur décrépitude révélait leur âge.
Un à un, les enfants s’approchaient. Timidement d’abord, munis d’un coussin ou d’une natte, croquant dans leur gâteau de céréales, ils s’installaient confortablement à leur tour, formant un cercle autour de S.A.J. et se préparaient à l’écouter une partie de la nuit.
C’était un rituel, maintenant, depuis que la caisse de livres était arrivée entre ses mains. Il avait aussitôt tenu le rôle du diseur de récits communs, transmis de génération en génération, ou qu’il puisait dans les livres et dans sa mémoire, et dans la mémoire de la mémoire On raconte même qu’il y avait jadis un lieu, pas très loin du cèdre, au nord, où ces livres étaient vivants. Des hommes, des femmes, des enfants, venaient en ce lieu lire ces livres et se les échanger.
SA.J. racontait donc les histoires de ces anciens temps. De ses récits ressuscitaient les vies des anciens, des histoires d’hommes, de familles, au temps où tous vivaient dans des constructions en hauteur, les uns au-dessus des autres, les uns à côté des autres. Alors, les hommes se regroupaient selon leurs origines, on les distinguait : ils avaient les rites de leurs tribus, selon qu’ils venaient d’Afrique, d’Asie, d’Europe… Parfois, les familles se mélangeaient et cela aboutissait à de belles histoires d’amitié, mais cette évolution a été longue et douloureuse. Les récits de S.A.J. rappelaient aux enfants que le monde, même s’il était plus vaste était bien divisé.
Leur communauté actuelle résultait de nombreux métissages et les visages tendus vers le vieil homme portaient les traces d’une lointaine ascendance. Fatou-Li, Yasmine, Mehdi, Gabriel, Aimée, et les autres, frères et sœurs, de sang et de peur…
Leur société, d’ailleurs, n’avait que faire d’une quelconque appartenance à un groupe ethnique. L’enjeu vital monopolisait toutes les énergies et les adultes avaient trop à faire avec l’ennemi envahissant pour risquer de fissurer une solidarité maintenant établie ; le soir venu, ils se reposaient, épuisés par les luttes du jour ; et les enfants disposaient de quelques heures de calme consacrées aux récits de S.AJ., leur maître, leur modèle. Ils tiraient de ces heures sous le cèdre la leçon de leur vie future, ils y puisaient le courage du lendemain et leur sagesse d’enfants soucieux.
L’histoire préférée des enfants était celle d’un navigateur. Il aurait vécu bien avant l’ère des hautes constructions. Il construisait des voiliers et sillonnait les océans, moins étendus alors, à la recherche de nouvelles terres. Avec son équipage, il affrontait les eaux glacées des pôles, aux deux extrémités de la Terre.
Il n’était pas rare que l’on entende renifler lorsque S.A.J., la voix chancelante, en arrivait à la mort du navigateur. Celui-ci avait disparu avec tout son équipage en revenant d’une mission dans les eaux de l’Arctique, tout au nord de la terre, là où l’on pouvait voir dériver de grands blocs d’eau glacée. Seul un homme de l’équipage avait survécu et avait pu témoigner des derniers instants du navigateur. Celui-ci était resté digne et courageux devant la mort. L’homme avait notamment rapporté un épisode devenu célèbre. Voyant que la mouette recueillie par l’équipage et enfermée dans une cage allait périr noyée, le navigateur avait réussi à la libérer avant que le bateau ne s’écrase sur un récif particulièrement menaçant.
Ce navigateur se nommait Jean-Baptiste Charcot. Il vivait il y a cinq siècles et avait consacré sa vie à l’exploration des mers extrêmes et à l’observation des êtres vivants qui les peuplaient. Parmi les avancées qu’il avait offert à la science de l’époque, se trouvait une nouvelle terre, une île dans les eaux polaires, aujourd’hui disparue, qui a longtemps porté son nom. Il était si célèbre que longtemps après sa mort les hommes donnèrent son nom à l’une de ces constructions en hauteur où vivaient des familles.
Il y en avait plusieurs, à l’époque, de ces constructions et beaucoup portaient des noms d’hommes célèbres, des écrivains, des musiciens, des scientifiques ; d’autres avaient été gratifiées de noms de fleurs. Peut-être voulait-on persuader les hommes qui y vivaient que leur univers était fait d’harmonie et d’ouverture.
La grande habitation de Charcot se trouvait là, à l’endroit même où sont assis S.A.J. et les enfants, et déjà le grand arbre, le cèdre, veillait sur les habitants. Déjà, il offrait aux hommes un lieu de réunion, un appui à leurs existences, un réconfort dans leurs horizons de béton. On dit que lorsque les hommes ont commencé à démolir les hautes constructions et à quitter ces lieux où leurs identités se perdaient, le béton a été réduit en miettes mais le cèdre est demeuré, abritant longtemps les gravats dans lesquels les chats errants avaient trouvé un refuge à l’image de la communauté humaine qui venait de quitter les lieux. Et c’est depuis qu’il avait été contraint de cohabiter avec la haute construction, que le cèdre s’était mis à étaler ses branches vers le nord, vers la lumière, hors du périmètre ombreux de l’immeuble, comme on disait alors (on disait aussi « bloc », « barre », « achélèmes », « gratte-ciel » ou « tour » quand ils étaient très hauts… C’est ce que l’on lisait dans les livres de S.A.J.). Il avait conservé tout au long des siècles cet aspect penché, cicatrice de 40 années d’aliénation.
C’est un siècle après leur départ, enchaînait S.AJ., que l’univers des hommes avait commencé à se modifier. On les avait avertis, pourtant, ils ne pouvaient pas dire qu’ils avaient été surpris, qu’ils ne savaient pas, qu’ils ne pensaient pas que des prévisions aussi catastrophistes pouvaient se réaliser. Pourtant, des experts, mobilisés en cohortes, étaient intervenus et avaient parlé dans tous les médias que les hommes partageaient alors pour communiquer entre eux ; ils avaient prédits tels des Cassandres inspirés que la planète ne supporterait pas longtemps encore ce que les hommes lui faisaient subir. Ils s’étaient armés de chiffres, de graphiques, de cartes, c’était facile alors : des machines calculaient à leur place et produisaient des estimations de tous les phénomènes à venir.
Peine perdue ! La grande majorité des hommes étaient restés sourds. Ils avaient continué à exploiter et épuiser les ressources de la Terre. Ils avaient consommé et rejeté le fruit de leur consommation.
La terre, impuissante à écarter plus longtemps encore la chaleur des hommes, avait cédé. Déréglée, elle s’était laissée submerger.
Peu à peu, les glaces chères à Charcot s’étaient répandues dans les océans. Et des montagnes de glace, cela fait des quantités démesurées d’eau douce répandue dans l’eau salée. Et il n’y avait pas que les glaces des pôles, toutes les neiges éternelles avaient rejoint les océans, grossissant des flots déjà houleux. De plus en plus rapidement toutes les prévisions avaient été largement dépassées. De sept mètres par an, au temps du grand immeuble de Charcot, gagnés sur les terres habitées, on était passés à dix mètres, puis quinze, puis vingt. Les hommes avaient du quitter leurs terres, leurs patries : ils étaient devenus des réfugiés climatiques ; des rivages, des terres, des villes, des paysages avaient disparu, profondément engloutis. Inexorablement, la mer reprenait sa place et reformait une nouvelle géographie, comme une Pangée des temps modernes. Les fleuves n’avaient plus de delta où se jeter, ni même d’embouchure ; disparus, les estuaires, les abers ; envahis les fjords ; seules leurs sources procuraient encore une eau douce devenue rare et précieuse.
Le moindre îlot de terre, surnageant encore à la surface abritait une colonie humaine prête à l’abandonner lors d’une nouvelle grande marée, telle cette Terre de Charcot, ainsi baptisée par les ancêtres de S.A.J. Elle avait la superficie d’un ancien plateau et sur sa plage, abrité au creux d’une calanque, se dressait l’antique cèdre. Elle dissimulait des familles dans ses moindres recoins, entassées dans des cavernes creusées à même la roche ou des abris de planches, de rondins et de bois flotté. Chacun avait organisé sa vie du mieux possible et la solidarité régnait, indispensable à la lutte quotidienne contre l’eau montante.
Pourtant, le temps du départ était revenu. L’eau léchait maintenant les pieds du cèdre, plus habitué à la douceur de la pluie qu’aux agressions du sel. Il fallait se résoudre à abandonner ce lieu chargé d’histoires.
Pour les consoler, S.A.J. racontait aux enfants comment leurs lointains ancêtres avaient, eux aussi, un jour, rangé dans des cartons toutes leurs affaires, fait leurs adieux aux murs qui les avaient longtemps accueillis. Passés les premiers instants d’émotion et de détresse, à l’idée de savoir que leur univers s’envolerait en poussière, ils s’étaient apprêtés à réinvestir d’autres habitations, pas très loin, pour ne pas quitter le quartier, pour garder un œil sur les débris de Charcot. Déjà, ils avaient subi le déracinement même si leur ailleurs les comblait. Par la suite, au fil des siècles, c’étaient ceux d’en bas, de la plaine qui avaient fui devant la montée des eaux. Ceux-là avaient moins de chance, ils n’avaient pu emporter que l’essentiel, juste ce que les embarcations pouvaient charrier. Ils étaient arrivés par vagues sur le haut plateau et s’étaient entassés avec les autres dans les pauvres cabanes. Le plateau, autrefois si vert et ombragé, était dépouillé continuellement de ses arbres, par ces réfugiés, et la chaleur devenait insupportable.
Alors, ici aussi, il fallait envisager de partir, de se lancer dans la quête de nouvelles terres. Plus à l’ouest, peut-être, vers une montagne aux lacs profonds, ou au sud, là où l’on dit que les neiges furent éternelles. Après, il faudrait aller plus loin encore, tout au bout de l’Europe, vers l’Asie.
Un matin, ils devraient adresser un dernier adieu à leur Terre, avant de la voir elle aussi sombrer. Et le cèdre qui veillait sur Charcot et qui veillait sur le Temps déploierait ses branches une dernière fois comme une tulipe qui éclot, pour ouvrir ses larges bras verts au soleil. Ne resteraient plus qu’eau et lumière.


Anne Philippe

LA NOUVELLE DE FATIMA ACHAB


Onirisme et réalité

C'était un jeudi, un inoubliable matin d'avril. Une terrible implosion gronda dans le ciel et, en un battement de cils, Charcot s'évanouit dans un nuage de poussière sous le regard embué de S.A.G.

" Dors Mohamed, demain inch'Allah, madame l'assistante nous emmène dans notre nouvelle maison, une grande maison ! Tu verras, on sera bien mon fils : tu auras une chambre pour toi et ta sœur. La dame, elle a dit que la maison est toute neuve, on sera les premiers à l'habiter, tu te rends compte ?

Babek (ton papa), il travaille dur et demain tu seras un homme oulidi (mon fils)! Tu aideras ton père comme un grand ? Tu sais oulidi, ton père il t'aime fort. Tu sais, il dit toujours : "mon fils, tu es comme mon frère qui n'est pas à mes côtés et comme mon père que je n'ai plus!"

Pour ton papa, la famille c'est important, tu comprends ? Il t'a raconté son long voyage avant d'arriver en France, ses misères laissées derrière lui, en Algérie, le pays où il est né, où nous sommes tous nés. Babek, il a tout fait pour qu'on soit réunis tous ensemble aujourd'hui. T'es content d'être avec ton papa maintenant ?

Demain, la dame, elle vient nous chercher tous avec ta sœur et on partira d'ici. La nouvelle maison, elle est belle et on habitera au 7ème étage, ça sera tout en haut. Et tu iras à l'école à la rentrée, la dame m'a dit que c'était juste à côté. T'as de la chance toi! Je t'ai déjà raconté quand j'étais petite, je marchais beaucoup pour aller à l'école. On traversait la forêt longtemps avant d'arriver à l'école. Toi, tu seras juste à côté, tu ne seras pas fatigué et tu travailleras bien, ya ouldi. Tu as vu, la dame, elle t'a donné un beau cahier, des stylos et un beau livre, un livre de contes…"

Je me suis endormie et peut-être maman n'avait pas fini.

Le lendemain, en me réveillant, j'entendais mon papa, il parlait à ma maman, la cafetière italienne sifflait et l'odeur du café nous embaumait. Je n'entendais pas ma maman parler, mais les bruits de tous ses gestes, ses pas, ses touchers. Elle était là avec papa. Je me suis retournée du côté du lit de ma sœur et Fatima avait les yeux ouverts. Elle attendait que je me réveille. On s'est fixé du regard et en même temps, on a bondi du lit. La dame allait venir nous chercher !

Dans la cuisine, papa s'exclama : "Oulidati (mes enfants), vous êtes réveillés ?" Il me frotta le dos, pris ma sœur Fatima dans ses bras et je rejoins maman qui me prit, elle aussi, fort dans ses bras tout en m'embrassant dans le cou.

Mes parents respiraient la joie, ils souriaient à tous et à tout. Avec Fatima nous étions heureux. Nous savions qu'il allait y avoir quelque chose de bien aujourd'hui et surtout que ça avait l'air important, cette nouvelle maison !

Maman nous apprêta comme elle l'avait fait quand nous étions partis en France, mais là, nous nous inquiétions moins avec Fatima, car elle ne pleurait pas. Oui, elle avait pleuré avant de partir d'Algérie, car il y avait sa maman qui ne venait pas avec elle. C'est ce qu'elle nous avait expliqué et souvent elle se rappelait et elle pleurait à chaque fois. Là, elle ne pleurait pas. Elle souriait, elle était belle. Elle avait tout préparé : les valises, les sacs et elle avait mis ses chaussures. Papa, il était descendu dehors, je crois qu'il attendait la dame.

Je me souviens que c'était long. Avec Fatima, nous étions impatients de voir avec papa, la dame revenir et notre devenir.

Je ne me souviens pas comment était la maison que nous avions quittée, à part qu'il y avait là-bas, à Dijon, rue Thurot, du parquet en bois qui craquait sous nos pieds et surtout il faisait plus froid et les toilettes étaient communes à tous les habitants, dans une cour en bas de l'escalier.

C'était fini tout ça ! C'était drôlement mieux cette nouvelle maison. Avec Fatima, nous étions affamés d'espace et là on ne pouvait rêver mieux. Maman, tous les jours, elle l'habillait, la réchauffait. C'est vrai, habiter tout en haut c'était génial. Nous regardions la vie d'en haut et d'en bas. La famille Charcot s'agrandissait tous les jours jusqu'à se remplir à souhait.

Nous n'avions plus le parquet bruyant, mais nous étions toujours aussi bruyants. Souvent papa et maman nous rappelaient à l'ordre et au respect de nos voisins du dessous et du dessus.

Hors école, nos modules "Citoyenneté" et "Bien vivre ensemble" on les a appris dans notre cage d'escalier, puis celle d'à côté et plus on grandissait, plus notre périmètre s'élargissait.

Maman recevait souvent des dames à la maison qui lui apprenaient à s'orienter dans sa ville, dans sa vie. Après chaque passage de ces dames, avec Fatima nous étions contents, nous savions qu'ensuite maman allait encore, avec nous, découvrir une nouvelle aventure qui, aujourd'hui encore, m'envahit de bonheur. L'apprentissage, la connaissance de l'autre, de l'endroit. Un grand voyage au sein de Chenôve aux escales diverses.

L'école, ma plus belle et fidèle rencontre. Maman, elle nous racontait son école française en Algérie, ses plus beaux souvenirs, sa liberté, son bel héritage, notre plus bel héritage ! La rentrée, les rentrées d'écoles se multipliaient et je les savourais au fur et à mesure que les années défilaient. Le courant d'air Péguy, Charcot, Algérie m'a porté jusqu'à aujourd'hui.

Nous avons grandi avec un là-bas et un ici, le déchirement et l'attachement. Je crois que c'est ainsi que l'on se construit… Tous les stades de mon enfance étaient bien remplis. Chenôve est ma maîtresse d'école, ma maîtresse de vie…

Aujourd'hui, on dit de l'immigré au citoyen, ou encore du citoyen à l'immigré. Dans les deux sens, il y a un chemin de vie. Mes parents, enfants d'Algérie, aux enfants de Charcot ;moi, d'enfant de Charcot à l'immigré d'Algérie. Enfin, je ne sais plus, mais c'est bien ainsi.
Maman a quitté sa maison d'enfance, sa maison de maman et un jour sa maison de grand-mère aussi.

La vie est comme une enveloppe postale, elle voyage, s'arrête à différentes stations et nous sommes tous des facteurs aux diverses casquettes. Nous y apportons tous un message.

Charcot a été et n'est plus. La mort fait partie de la vie. De l'élévation, jusqu'à la démolition. A côté, la renaissance, la reconstruction et cela à l'infini. L'homme a un capital ancestral de survie, ses ressources, l'amour et la vie, l'amour de la vie fait de la magie.

La nature, sa fidèle compagne, témoigne de ses péripéties à celui ou celle qui saura la regarder, la respecter, la raconter. Ce cèdre du Liban à Chenôve, déraciné pour être replanté, c'est moi, ma sœur, maman, papa le voisin, la voisine, le copain, la copine, lui, elle, vous, nous.

Jeudi 17 avril 2008 à 11h00, tous nous n'étions qu'un, tous en même temps témoins de la mise à mort de Charcot, de la peine de la mort.

Et le cèdre de Charcot est encore en vie…

Ce cèdre qui veille sur Charcot et qui veille sur le temps déploya ses branches comme une tulipe qui éclot, pour ouvrir ses larges bras verts au soleil. Et la lumière fut.


Pour mon frère Mohamed,

Fatima Achab

LA NOUVELLE DE MICHELE


BEBERT, POLO et CHARCOT…



C’était un jeudi, un froid matin d’avril. Une terrible explosion gronda dans le ciel et, en un battement de cils, Charcot s’évanouit dans un nuage de poussière sous le regard embué de S. A. Joseph Il observe la foule Quelques minutes plus tôt :

« -Bonjour, toi aussi tu es au rendez-vous ? coment vas-tu, depuis le temps que nous nous sommes pas vu !
-Bonjour, mon bon Polo, moi ça va doucement, avec l’âge on ne rajeunît pas, et nos artères non plus. Mes os me font souffrir, je ne ferais plus les javas de l’époque, tu t’en souviens ? qu’est-ce qu’elles ont pu rouspéter nos femmes pour nos sorties nocturnes, et nos états d’enivrement. Incapables de remonter les escaliers, limite du comas. Je ne regrette rien, nous en avons bien profiter et heureusement, regarde tout ce qu’il se passe maintenant. Ils démolissent des lieux de vies de centaines de famille alors que des personnes couchent encore dans la rue. Ils emploient le même procédé que pour le « Péguy ».Ah, quel malheur tout ça.
-Eh oui, le progrès, c’est cela aussi Bébert. Détruire les vieux bâtiments pour construire de nouveau, à l’échelle plus humaine, disent-ils. Mais la destruction de « Peguy » nous permet de profiter d’un espace aérer, le centre est plus agréable. Nous profitons tous de cet embellissement.
- Oui, tu as raison, tout est plus clair, et les rayons du soleil atteignent facilement la galerie.
- Il faut voir le bon côté des choses. Les habitants du quartier, après la nostalgie, sont heureux en glanant sous le centre et ses environs. Il faut reconnaître que cela est plus agréable. Souvent, les gens extérieurs avaient un sentiment de « ghetto », où se rencontraient que des voyous ! De plus, regardes : nous sommes toujours là et nous pouvons témoigner de nombreux évènements, nous avons cette chance. Nos enfants prendront la relève comme nous l’avons fait avant eux. Ils ont grandi au milieu de ces grandes tours, et leurs enfants profiteront d’un cadre plus accessible, plus humain. C’est la vie, et ni toi ni moi n’y changeront quelque chose. Il faut reconnaître le bon côté des évênements ! Pour de nombreux habitants des années soixante dix, « Peguy » restera dans leur cœur avec tous leurs souvenirs.
-Veuillez m’excuser, Messieurs, que se passe t-il ici ? J’arrive tout juste de Périgueux rendre visite à ma sœur. Par quel chemin puis-je accéder pour me rendre rue Armand Thibault ? Je suis perdu avec ces rues barrées, ces policiers, et cette foule ?
-Bonjour monsieur, avez-vous du temps ?
-Oui… , quel évènement attire autant de monde ?
-Restez donc près de nous, répondit Bébert. La ville fait imploser le Charcot, là, en face, la grande barre, vous la voyez ?
-Alors je reste, merci. Oui, je l’aperçois, dire qu’il a fallu que je fasse 700 kilomètres pour assister à la destruction d’un immeuble ».
Il décide de rester, tout en écoutant nos deux compères, Bébert et Polo.

Bébert, avec sa canne et son béret. Nous le reconnaissions de loin, toujours l’échine légèrement courbée en avant, son teint hâlé, ridé par le soleil, les années et son travail dans les vignes. Il commença à l’âge de 11 ans, et les horaires étaient loin de ceux que l’on connaît maintenant. Les 35 heures, personne à son époque n’y aurait même songé. Il fallait rapporter le pain pour la famille, se chauffer, se loger, à cette époque ce n’était pas chose facile. Bébert est un bon vivant malgré son âge, et ne manque pas de discuter avec un passant, même si il ne le connaît pas. De nature très gaie, il aime plaisanter, boire son petit verre, faire sa petite partie de cartes, et raconter les petits potins du coin. Il était né dans le Bourg, ainsi que son frère et ses sœurs. Ils avaient habité un deux pièces au rez-de-chaussée d’une bâtisse de la rue Jules Blaizay. Il y avait passé toute son enfance, avec sa famille. Il témoigne souvent de ce temps qu’il regrette. Il se rappelle de la guerre, les bombardements, les allemands ... Il se souvient de la construction de cette Z. U. P. qui empiéta sur les petites rues, sur les vignobles. Parfois, des habitations furent démolies au nom de ce progrès. Mais son village de naissance se tient là, toujours debout, sans que rien ne vienne troubler sa quiétude : L’église et sa place, le cimetière, les rues et ruelles… Bébert aime se retrouver dans ce bourg et nous raconte… Sa ville de Chenôve, il y tient comme un diamant, sans jamais y être parti, ni du village, ni de la Z. U. P. Il faut reconnaître qu’avec tous les chats du quartier, il a du travail pour les nourrir, sans oublier ces propres petites bêtes à quatre pattes. Les pigeons, font parti de la vie de Bébert car il ne manque pas de leur jeter des croûtons de pain.
Les chats n’étaient pas si nombreux au Bourg, mais dans le « nouveau » Chenôve. Il y avait emménagé dans les années 1970 lorsqu’il se maria. Son épouse, Pierrette, était d’origine parisienne, et ne quitta plus la Côte. Elle apprit grâce à Bébert à connaître et aimer cette région d’adoption. Elle est restée employée au centre commercial Saint-Exupéry durant 26 ans. Ils avaient eu deux enfants, nés à Chenôve, à la maternité, où de nombreux enfants virent le jour. Pierrette, très discrète, s’occupait de sa petite famille et sortait très peu. Les courses étaient rapportées de son lieu de travail, pourquoi y retourner, disait-elle ; mes journées de congés ne sont pas assez longues pour tout faire. A sa retraite, ses enfants avaient quitté la contrée depuis longtemps. Pierrette et Bébert vécurent quelques merveilleuses années. Leurs enfants et petits enfants ne manquent pas de revenir pour une petite visite ou les vacances. Le destin voulu que Pierrette décède 8 années après. Bébert reste seul, mais toujours aussi souriant, blagueur et continue ses sorties journalières. Il quitte « Charcot » pour un appartement plus petit, au rez-de-chaussée, dans le quartier des « fleurs ». Cependant, il ne manque pas une occasion pour retourner au « village » du bourg et au « village » du Charcot. Il passe par le centre Saint-Exupéry boire son café, discuter le coup, acheter son tabac à pipe, sans oublier le pain et le journal. Il lui arrivait aussi de faire un détour à la boucherie, disparue depuis. Aujourd’hui, il ne peut qu’être présent devant cet évènement. Après la fermeture du dernier café restaurant du vieux village, le décès de nombreux camarades, toujours des deux « villages », c’est cette arche, où il est si souvent passé qui va disparaître.

Polo, né au Portugal, il est venu s’installer à Charcot, il y a bien longtemps, avec sa femme Maria et ses deux filles. Elles sont mariées depuis et vivent dans la banlieue dijonnaise, afin de ne pas être éloignées des parents. Polo travaillait comme maçon, partait le matin très tôt avec sa gamelle. Il ne rentrait que très tard dans la soirée. Souvent, ses filles étaient déjà au lit. Maria, embauchée par les H. L. M. nettoyait les paliers, les escaliers, les entrées de ses grands ensembles. Plus les années passaient, plus le travail était dur. L’employeur demandait du rendement et certains des locataires ne respectaient plus ses lieux de vies. Maria ne regrette pas sa retraite. Avec Polo, ils passent de bons moments dans cet appartement qu’ils habitent depuis tant d’années.
Difficile de quitter cet H. L. M. Charcot, pas assez d’argent, les logements dans le privé sont hors de prix. Et, à bien y regarder, nous ne sommes pas si mal à Charcot malgré quelques moments mouvementés. Certains voisins sont devenus des amis, les uns vont chez les autres, et vice vers ça. Pourquoi partir, Polo et Maria n’y pensent même plus. Peut-être un jour, quand les petits enfants seront grands. Les années passent, Charcot devra disparaître, Polo et Maria sont toujours dans leur logement même si quelque fois exprimé le désir de s’en aller. Cette fois, plus le choix, il faut à présent quitter les lieux. Partir, de nombreuses questions, ce n’est pourtant que du béton. Mais il s’est chargé d’histoires, toutes différentes les unes des autres. « Charcot », petit village sur quelques mètres carrés et de dix étages. Ne vous inquiétez pas, Polo et Maria sont bien relogés. Ils sont restés sur Chenôve, c’était leur souhait. Ils ont un peu de nostalgie, mais qui n’en n’a pas. Là, ils sont bien. Ils rencontrent toujours leurs anciens amis, et font connaissance de leur nouveaux voisins, qui pour certains, arrivent de Charcot ! Maria occupe ses temps libres à aménager son intérieur, participe à de nombreux projets organisés par la municipalité, bref… ce qu’elle n’avait pas toujours pu faire lorsqu’elle travaillait.

Bébert s’interroge à voix haute !
- et la Mado avec son mari Gilou, que son-ils devenus ? Ils avaient bien eu trois gars ? Te souviens-tu lorsque l’aîné a eu son accident de voiture. Nous pensions tous qu’il ne s’en sortirait pas. Il est resté dans le coma longtemps. Grâce à Dieu, il nous est revenu, oh ! plus d’un après. As-tu des nouvelles de lui, Polo ? Dernièrement, j’ai entendu dire qu’il s’est amouraché d’une des filles dont les parents ont longtemps vécu à « Peguy ». Ils habitent ensembles, et logent rue Ernest Renan. Tu vois, eux aussi sont restés à Chenôve. Je crois même qu’elle attendrait un bébé pour juin ou juillet. Avec la fermeture de la maternité, elle va accoucher au « Bocage ». Quelle tristesse, il n’y a plus de vrais « Bonbis », à moins qu’elle le fasse à domicile ! Tu vois, de nombreux services partent de notre ville, mais nous, nous restons, nous l’aimons notre commune. Il faut dire que de bonnes choses sont organisées, et ses jeunes, jamais contents. Nous n’avions pas tout ça à notre époque, mais nous étions aussi heureux. Des conneries, tout le monde en fait. Mais, la, ils dépassent les bornes !
-Il faut bien que « jeunesse se passe ». Tu sais, Bébert, nous aussi nous avons bien profité et les parents n’étaient pas toujours fiers. Rappelles toi les nombreuses fêtes au Bourg. C’est là que certains copains ont trouvé leur femme. Et à Charcot, nous savions tous faire la fête. Un vrai village sur une très petite surface mais quelle hauteur. La première visite au dixième étage, Maria et moi, nous fûmes très impressionnés devant ce paysage. C’était merveilleux, grandiose, rien ne pouvait cacher l’horizon. La ville de Dijon était toute petite en étant très vaste à la fois. Là, je me rendis compte de l’étendu de tous ses immeubles et ses milliers de personnes qui devaient se loger.
-Au fait, Mado et Gilou, ils avaient bien un chien ? demande Bébert.
-Ils en eu deux ou trois. Le dernier est toujours là. Il a suivi leurs maîtres pour déménager au nouveau quartier, tu sais, le « clos des marronniers ». Ils ont un petit logement, F2 ou F3, au rez-de-chaussée. Une grande terrasse, avec un coin de pelouse où ils peuvent mettre des fleurs. Mado est très heureuse car elle adore la nature. Je me souviens elle alignait des pots sur le bord de fenêtre de cuisine et son balcon. Il y en avait partout. A Charcot, c’est ce qui lui manquait le plus. De la place pour son « hobby », ses fleurs ! Ils pensent encore à Charcot, mais sont heureux dans leur nouvelle demeure. Ils ont installé une table et des chaises de jardin. L’été dernier, tu pouvais les apercevoir, Gilou lisant, et Mado, tricotant pour ses petits enfants des deux autres garçons. A cette saison, Mado doit commencer le trousseau du futur nouveau né. Gilou lui, bêche son coin de terre pour planter quelques légumes et arbustes fruitiers. Le chien profite de la pelouse et surveille les allées et venues des passants. Ils sont bien installés. Chaque matin, Gilou va chercher son pain et son journal au Saint-ex. Tu vois il n’a pas dérogeé à ses habitudes malgré son éloignement du quartier. C’est souvent à ce moment que je le rencontre et que j’ai des nouvelles. Quelque soit le temps, il vient. Son absence ne prévoira rien de bon.

-Et tes anciens voisins d’à côté, la famille Roberto ?
-Ah ceux là ! ils ne me manquent pas, répond Polo. Je me souviens, il quittait sa famille le lundi matin pour aller travailler dans la banlieue lyonnaise. Il était toujours en déplacements, celui là ! Normalement de retour le vendredi, il lui arrivait de ne pas revenir du week-end. Sa femme rallait, mais cela ne le faisait pas revenir. Elle se retrouvait seule avec leurs trois enfants. Ceux-ci le savaient bien, et ils en profitaient. L’un courrait dans l’appartement, l’autre dans l’escalier de l’immeuble, quand il ne tapait pas avec le ballon sur le mur du bâtiment, tandis que le troisième tentait d’étudier. Souvent les gendarmes étaient à leur porte. Je ne voulais pas que ma femme Maria leur parle. Et mes filles, je les empêchais de fréquenter ses garnements. Tu t’imagines si l’une d’entre s’était amourachée d’un de ces voyous. Le pire des trois était bien le petit Angelo, je crois même qu’il a fait de la prison. C’était bien pour vol. Les deux autres, je ne sais même pas ce qu’ils sont devenus. Les parents ont du retourner en Italie, nous ne les avons pas revu il y a bien des années maintenant.

Polo parle toujours.
-Par contre, je me rappelle de leurs voisins du dessous. Ils ne supportaient plus le vacarme, la télévision, la musique, les engueulades… ils n’arrêtaient pas de cogner aux plafonds et tuyauteries afin que le bruit cesse, mais rien n’y faisait. D’origine marocaine, sa femme Nadia et Majid sont toujours sur Chenôve. Ils ont quitté Charcot dans les premiers pour emménager dans la tour des vignes blanches. Ils ont acheté leur appartement, ont certainement eu droit au crédit. Nadia est très heureuse, elle ne voulait pas quitter son quartier. Elle continue à faire de grands repas avec sa famille, enfants, petits enfants, oncles, tantes, cousins, cousines, parents… et ses nombreux voisins. Les odeurs de la cuisine parfument le palier comme au temps du Charcot. Ils sont toujours aussi accueillants et sont les premiers à ouvrir leur porte si tu as besoin. Nadia prépare toujours aussi bien le thé et c’est avec joie qu’elle reçoit ses amies afin de discuter d’une chose et d’autre, surtout des enfants. Jamais nous n’avons vu Nadia et Majid se disputer. Elle, toujours auprès de ses enfants, gardant ceux des autres. A l’heure de la sortie des écoles, souvent la première à attendre, soucieuse et souriante dès les premiers cris. Pas de cantine pour eux, les repas préparés par Nadia à la maison matin, midi et soir sont si délicieux. D’ailleurs, tous ses enfants se sont mariés, sont parents et ont tous des bonnes situations. Ma femme Maria et moi, nous n’avons jamais eu de problèmes, les enfants, s’entendaient tous bien. Ils ont gardé de bons contacts entre eux et se rencontre souvent. La moindre occasion est bonne pour une fête. Majid sort principalement pour les courses, les obligations administratives, accompagner les petits-enfants dans leurs activités scolaires et parascolaires, pour prier à la nouvelle Mosquée et rencontrer ses amis.
Je le rencontre souvent lorsqu’il se rend à la petite épicerie hallal du centre que tient Mimoune. Ce dernier est toujours là pour vendre les produits du pays, les coutumes ne se perdent pas, rendre services et donner de bons conseils. Là, Mimoune entretien cette convivialité que nous ne retrouvons plus dans ces grandes surfaces des zones commerciales. Nadia et Majid n’ont jamais eu de véhicule, alors comment veut-tu qu’ils se rendent dans ces galeries commerçantes. Mimoune livre les produits commandés est devenu un ami de la famille. Il aime bavarder d’une chose, d’une autre et apporte le soleil dans la vie de nombreuses personnes. Hier encore, Mimoune s’interrogeait sur le sort du cèdre situé en bas de Charcot. Il sait que pour de nombreux habitants ce cèdre doit survivre à l’implosion du grand Charcot. Majid le souhaite aussi, il a trop souvent vu les enfants jouer autour, et parfois, vouloir l’escalader. Les habitants de Charcot élevaient la voix, mais… les enfants continuaient, roulaient avec leur bicyclette ou patins à fond sous le porche. Il va y avoir des jambes cassées… s’exclamait un des locataires à une fenêtre, attention aux véhicules, je vais prévenir tes parents si tu fais des bêtises.

Un court silence entre nos deux compères, et une nouvelle question de Bébert :
- Mais toi, tu n’avais pas eu des soucis avec des voisins ?
- Oh, ce sont plutôt des anecdotes. Les voisins de l’autre cage, des jeunes mariés, les Jacobs, vivaient de je ne sais quoi. Aucun d’eux ne travaillait. Dès qu’ils avaient un instant, (souvent) c’était reparti. Ma femme et moi, nous entendions tous : chasse d’eau, machine à laver, sèche linge, mais surtout leurs ébats amoureux. Je pourrais tout te raconter, jours et heures de la semaine, la durée – cela devait dépendre de sa forme à cet homme – pourtant, joli plante qu’elle était, même crevé, je n’y aurais pas résisté. Tu ne t’en souviens pas ? Elle aussi venait souvent au café, mais elle ne buvait pas du petit lait, elle repartait bien chancelante. Son mari la retrouvait, et sortait dans le même état que sa femme. Il arrivait même de changer de bar à l’époque, il y en avait plusieurs sous le centre. Ils repartaient aussi dans le bourg se « finir » au Saint-Vincent Lorsqu’ils revenaient dans l’immeuble, ce n’était pas triste. Nous savions l’heure de leur retour et quel bordel jusqu’à l’ouverture de leur porte. Une fois claquée, plus rien. Le calme sur le palier avait repris sa place. Heureusement, il n’y avait plus d’enfant. Je crois que les services sociaux leur avaient retiré pour être placés, deux garçons. C’était mieux pour ces gosses qui ne faisaient que traîner les rues jusqu’à point d’heure. Les parents ont quitté l’immeuble, ils sont sur Genlis, vers l’inter marché. Ils devaient avoir des dettes de loyers puisque je ne les ai jamais vus partir au coltin.

-Par contre, ceux de notre palier, nous les aimons beaucoup. Liliane et Robert, eux aussi sont relogés à Chenôve, quartier des Grands Crus. Ce fût difficile au début, mais ils ont emménagé l’année dernière, à la bonne saison. Cela les a aidé à accepter le départ car malgré des ennuis, comme beaucoup, ils avaient le cœur serré de partir. Je sais qu’ils ont retrouvé d’anciens locataires de Charcot. Ils ne passent plus beaucoup au centre, mais se rendent au super U de leur quartier. Ils viennent toujours sur le marché du dimanche. Elle retrouve ses amies près des étales et lui, profitent pour aller retrouver ses copains au café. Maria et moi nous leur rendons souvent visite.
- Les enfants vivent dans la région et travaillent tous. L’un des enfants habite le village de Couchey est artisan peintre et le papa l’aide de temps à autre. Si il ne le faisait pas, il trouverait le temps trop long du à la retraite. Liliane, plus jeune, continue ses ménages chez des « bourgeois » de la Côte. Après avoir élevé ses deux enfants à Charcot, elle a repris un travail en espérant avoir un peu de retraite !
-Plus jeune, elle s’occupait de ses enfants, mais aussi d’un petit Nicolas, enfant d’une maman de l’immeuble « Peggy ». Cette maman, après son divorce, ne pouvait plus rien faire de Nicolas qui s’était fermé à la suite du départ de son père. Avec Liliane et Robert, ainsi que leurs enfants, Nicolas, malgré un caractère difficile, reprenait goût à la famille. Nicolas resta jusqu’à son mariage avec une jeune fille rencontrée en boite de nuit Ils logent à Fontaine d’Ouche. Pas encore de démolition d’immeuble prévue. Ils ont un petit garçon âgé maintenant d’une douzaine d’années et viennent toujours voir Liliane et Robert. Par contre, la maman est décédée et n’aura pas vu la naissance de son petit-fils, ni l’implosion de son immeuble, « Peggy ». Tu ne dois pas en avoir de souvenirs, car Robert travaillait de nombreuses heures, il était à son compte. Les rentrées d’argent n’étaient pas toujours au rendez-vous. Il me racontait que des chantiers terminés, il n’arrivait pas toujours à se faire payer. Liliane faisait la comptabilité, mais malgré les relances, des factures restaient impayées. Et il fallait donner à manger aux trois enfants ! Les week-ends, ils leur arrivaient de partir pour pique-niquer au bord de la Saône. Ils louaient un terrain à l’année et il nous arrivait d’y aller et de partager de bons moments : baignades, barbecue, pêche, pétanque… et les enfants s’amusaient sans contrainte. Pas de voisins pour brailler. Le soir, arrivés à la maison, tout le monde se couchait sans grogner. Le calme régnait dans les deux appartements, ce qui n’était pas toujours le cas des autres. Ils ne louent plus ce terrain, car avec le départ de Charcot, les loyers sont beaucoup plus chers là où ils sont. Le chauffage n’est plus assuré par la grande chaufferie au charbon de Chenôve, mais individuel au gaz ! Ils ont un garage au sous sol de leur nouvelle résidence, mais là aussi, il faut payer.

-As-tu des nouvelles d’autres de tes anciens voisins ?
-Oui, la famille Dumont… répond Polo. Chantal, travaillait à l’hôpital comme aide soignante et lui, François, ouvrier à l’usine dans la zone de Saint-Apollinaire. Ils avaient eu deux enfants qui ont quitté la région pour leur travail. Ils sont dans la région parisienne. Chantal et François, tous deux à la retraite, ont quitté Chenôve pour descendre dans le sud. Je crois qu’ils avaient des cousins en bas, ils partaient avec leurs enfants en vacances dans le coin. Nous recevons du courrier régulièrement et ils ne nous oublient jamais pour les fêtes de fin d’année. Le téléphone fonctionne bien entre Maria et Chantal. Heureusement, car je ne suis ni téléphone, ni courrier, François pas plus que moi. Maria parle de faire installer Internet, mais elle est effrayée devant un ordinateur. Elle préfère toujours aller à la poste et recevoir des nouvelles dans sa boite aux lettres.
Aujourd’hui, c’est aussi bien que Chantal et François ne soient plus là. Ils ne verront pas l’immeuble où ils ont vécu une vingtaine d’années tombés comme un château de cartes. Déjà la démolition du « Clématites » et « Peguy », les avait contrariés. Ils étaient si discrets. Chantal faisait de nombreuses activités autour des enfants et des mamans. Elle recevait beaucoup d’entre eux et partageait des après midi lecture, écriture, dessin, peinture, couture, cuisine, jeux divers… Toujours en activité et à la recherche de la moindre occasion pour aider son prochain - une véritable passion – Chantal par ailleurs fut d’une grande aide pour apprendre le français à Maria, mais aussi à beaucoup d’autres. Ensuite, Maria me transmettait ce qu’elle avait appris une fois que les enfants étaient couchés. Je me souviens, ils nous arrivaient de nous coucher très tard, mais grâce à ces leçons, nous nous sommes intégrés plus rapidement. Chantal n’a jamais pris conscience de l’importance de son aide pour de nombreuses familles émigrées. Elle disait en souriant et généreusement, je reçois autant que je donne, c’est un des moteur de ma vie, avec les enfants et mon François. Son François, qui ne manquait jamais une occasion pour « donner la patte » à droite à gauche. Les week-ends, difficile de le trouver chez eux. Le marché du dimanche fait, le repas pris, il repartait.

-Je me souviens de Fatima et se ses enfants, il y a bien longtemps que je ne les ai rencontré.
- Oui, à Charcot, elle logeait à quelques étages au dessous de chez nous. Elle ne pouvait s’empêcher de secouer ses miettes de pain par la fenêtre. Tu me diras, d’autres ne se gênaient pas pour balancer leurs ordures. Ils n’étaient pas nombreux à le faire, mais la saleté se remarque souvent plus vite que le reste. Tous les locataires du coin étaient catalogués. La fille de Fatima, Malika est devenu une belle jeune fille de treize ans. Elle travaille très bien au collège, toujours dans les premiers de sa classe. Son grand frère, Houssine, vit à Dijon avec son amie. Ils ont un petit garçon de trois ans, Mehdi. Fatima et Malika sont relogées au quartier des Pétigny, et s’y plaisent bien. J’ai le souvenir de Fatima mariée à Mohamed. Ils de disputaient sans cesse. Houssine de peur, se réfugiait dans le local à vélo. Une fois divorcés, le calme revint dans leur vie et appartement. Elle ne s’est jamais re-mariée. Houssine aimait beaucoup le sport et passait ses après midis de vacances scolaires au gymnase. Il faisait aussi du vélo et du patin à roulettes en passant sous le porche. Il surveillait sa sœur Malika lorsqu’elle jouait avec ses petites amies devant l’immeuble. Fatima appelait Malika une fois, pas deux, contrairement à Houssine qui voulaient rester avec ses copains. A seize ans, Houssine est en apprentissage dans la plomberie, et depuis, il est resté chez son patron. Cela doit faire bien six ou sept ans. Fatima et Malika sont toujours ensembles. Lorsque Malika eu l’âge d’aller au collège, tu les vois à l’arrêt de bus très tôt le matin. La maman aime protéger sa fille. Le dimanche après le marché, elles vont à la piscine. Ces matins là, nous les rencontrons avec ma femme Maria. Malika aura du mal à quitter sa maman, mais elle a encore le temps.

- Il y en avait du monde dans cette barre, encore une de moins. Dis, Bébert, te rappelles tu le nombre d’immeubles disparus de la Z. U. P. ?
- Oui, attends … Bébert répond tout en comptant sur ses doigts déformés par son arthrose :
- La première fût celle des Narcisses, en 1992, 136 logements, si ma mémoire ne me trahit pas ; la seconde, le bâtiment soixante-quatre, en 1999, 114 logements ; la troisième, le soixante et onze des Clématites, en 2000, 154 logements ; la quatrième, l’immeuble « Charles Peguy », en 2004, 161 logements ; le cinquième, c’est aujourd’hui avec notre « Charcot » avec ses 79 logements. Je crois que le compte y est.
Par contre de nouveaux quartiers ont vu le jour. Celui des « Pétignys »,des « Grands Crus », du « Clos du Roy », du « Clos des Marronniers ». Si ma Pierrette revenait, elle se perdrait dans sa propre ville !

- J’ai entendu dire qu’ils vont encore en détruire ? S’interroge Polo.
- Le prochain devrait être le bâtiment rue Lamartine avec la démolition d’une partie et la réhabilitation de l’autre. Les bureaux de la poste devraient y être installés. La municipalité désire refonder le centre ville autour de la Mairie, du Centre Commercial Saint-Exupéry et la place Coluche avec sa Bibliothèque, là où nous sommes. C’est une bonne idée je pense. Avec la destruction de Charcot, le bourg est aussi plus accessible. La Z. U. P. se rapproche petit à petit des anciens, il faut dire que depuis quarante ans, les jeunes sont les « vieux » de la Z. U. P. chacun son tour, la vie tourne. Et, Polo, tu n’as jamais autant parlé de nos ex-voisins.
- Oui, la nostalgie, certainement… et toi, Bébert, ton logement ?
- T’inquiètes pas pour moi, mon Polo, ma résidence ne sera pas concernée par tous ces changements. Peut-être, l’isolation et un bon ravalement de façade, la mise aux normes des installations électriques, des antennes paraboliques sur les terrasses, et plus d’espaces verts pour les enfants. Cette fois, plus de déménagement. Je vais y passer mes dernières années, jusqu’à ce que la mort m’appelle. J’aime trop mes voisins, le quartier, les chats, alors pourquoi partir ? Mon frère et mes sœurs installés tout près me permet de les rencontrer régulièrement. Même ma fille et mon gendre se sont rapproché et vivent dans l’arrière côte. Mes arrières et petits-enfants restent sur Strasbourg, toujours pour leur travail. Je ne suis pas seul, mes copains d’école sont au cimetière, mais les autres (de Charcot) dont toi Polo, vous êtes là. Aurais-tu pensé que nous serions une nouvelle fois présents pour l’implosion de notre « Charcot » ! Nous l’avons tous maudit, lui et ses habitants, un jour ou l’autre. Rappelles toi l’arrivée de toutes ces familles avec leurs mouflets que nous soupçonnions de tout casser. Eux sont grands-parents, les gosses des parents, et certains d’entre eux grands-parents à leur tour. Quelques uns sont retourné dans leur pays ou région d’origine. Mais regardes, ils sont encore là, nombreux au rendez-vous. C’est une partie de leur vie qui part matériellement, mais qui restera à jamais dans leur cœur.
- Et le Cèdre, va t-il survivre sans écorchures, s’inquiète Polo.
- Pas de problème, tout a du être minutieusement préparé pour qu’il résiste à un tel chamboulement.

Tout à coup, les regards se figent sur notre géant de béton… Il se tient toujours bien droit, dominant et narguant la foule, comme devait être le commandement Jean Baptiste Charcot. En parcourant sa biographie, je compris que j’assistais à la destruction inévitable du « Charcot » identique au naufrage du « pourquoi pas ». La sirène, le compte à rebours, un grand silence, et… une énorme détonation… suivi d’une bombe de poussière ! Même les pigeons prient leur envole pour fuir ce nuage compact, les chiens aboient tous ensembles, la foule applaudi. Tout s’est déroulé comme prévu.

- Regardes, s’exclame Polo, il est là, encore plus gigantesque, et sans égratignure. Il est blanc de poussière, mais la pluie l’habillera à nouveau de ses belles couleurs. Merci pour ce cadeau, il restera le témoin de toutes les brides de vies de ces familles qui passèrent à « Charcot ».
- Allé, mon Polo, allons donc au Gymnase Gambetta pour le cocktail. Nous allons revoir des copains et discuter tout en dégustant un petit verre. Les organisateurs vont nous projeter des images de l’implosion, c’est indiqué sur notre invitation.

- Je ne vous accompagne pas, je vais retrouver ma sœur. Je vous remercie de m’avoir permis d’assisté à cet évènement. Je vous souhaite une bonne fin de journée. Merci aussi de m’avoir fait partager ces instants de vies quotidiennes. Je constate que les jugements sur les banlieues ne sont pas justifiés. J’ai beaucoup appris, qu’un village soit en surface ou vertical, la vie est la même pour tous.

Notre périgourdin part son esprit empli de toutes ces histoires et de ce spectacle. Il ne l’aurait pas imaginé. Son regard sur les nombreuses Z. U. P. se sera adouci. Il comprend que sa sœur ne désire pas quitter son logement, comme lui ne partira pas de son pavillon du Périgord. Il ne lui demandera plus car il comprend que Chenôve, c’est aussi son bon vin, sa côte, son vignoble, ses châteaux, ses bonnes et grandes caves, sa fête de la Pressée, son plateau de Chenôve, ses activités sportives et culturelles, ses sorties pour les seniors, ses concerts, sa fanfare, sa chorale, ses diverses loisirs….

S. A. Joseph, ses yeux rougit par ses larmes, essuyait un léger sourire. Un sourire de soulagement devant ce Cèdre qui est toujours debout, tel un naufragé d’un des marins du Commandement « Charcot » du « Pourquoi pas ». Toujours silencieux, il suivi nos deux compères, Bébert et polo, qui se rendent au pot offert à l’occasion de la disparition de cet immeuble.

Le Cèdre qui a veillé tant d’années sur « Charcot » et qui veille sur le temps déploie ses branches comme une tulipe qui éclôt, pour ouvrir ses bras au soleil. Et la lumière fût.


Je remercie Mustapha Benfodil, Fatima une voisine qui m’ont entraînée dans cette aventure, la municipalité de Chenôve, et tous les autres acteurs qui ont permis cet atelier d’écriture. Sans cette expérience, je n’aurais jamais eu l’idée de mettre mes sensations, mes observations, mes sentiments sur papier. Merci, car je me suis bien « éclatée », « évadée », quittant même parfois notre monde, quel délire. L’écriture est une aide précieuse, autant qu’une médicamentation. MERCI, MERCI … à tous mes maîtres et professeurs qui m’ont donné les leçons de lecture et d’écriture.



Michèle dite Mimi.



Nouvelle terminée le 22.04.2008





PRESENTATION des FAMILLES

Bébert et Pierrette,
Maria et Polo,
Mado et Gilou,
Famille Roberto,
Nadia et Majid,
Famille Jacob,
Liliane et Robert,
Le petit Nicolas,
Chantal et François,
Fatima et Malika.



IMPLOSIONS ! ESPOIR !....



A toi, si jolie fleur clématites,
Dessinée et construite si vite,
A toi, barre des narcisses,
Gigantesque bâtisse,
A toi, Charles Peguy,
Tu as recueilli tant de vies,
A toi, Commandent Charcot,
Tel un grand paquebot,
Pourquoi pas vous appeler « églantines »,
Vous auriez été peut-être plus dignes,
Alors, vous avez tous disparus,
Afin de laisser courir la vue,
A l’horizon d’une nouvelle ville,
Telle l’araignée qui tisse son fil,
Afin de fièrement se relever,
Telle une bête blessée, enragée,
Devant un monde empli d’espoir,
Pour éviter d’y broyer du noir,
Tes rayons, soleil, éclairera,
Chatouillera, réchauffera,
Tous ces cœurs meurtris,
Des ces nombreuses vies,
Enfin surgira de ce combat,
La paix, un calme plat,
Où tous nous serons heureux,
De partager tant d’instants chaleureux,
Ce sera notre ville de Chenôve,
Noire, jaune, blanche… et pourquoi pas mauve.


M. B.

DESTIN


Dans les années soixante,
A ta naissance,
Tu n’en n’a pas conscience,
Et sans aucune expérience,
Tu deviendras tant d’espérance.
Après un gigantesque travail
De la sueur et des failles,
Tu gagneras la bataille,
E t tu ouvriras tes entrailles,
Pour y accueillir tant de vies,
Avec leurs joies et soucis,
Et telles des fourmis,
Elles y feront leur nid
Debout depuis tant d’années,
Tu étais bien intégré.
Avec un mélange bien calculé,
Au cours de cette matinée, Tu t’es laissé couler,
Fatigué, sans contester.
Pour commenter ton naufrage,
De nombreux bavardages,
D’innombrables reportages,
Pour tourner la page.
D’autres subiront le même sort,
Avons-nous raison, tort,
Des s’acharner sur tous ses « corps »,
Pour un monde couvert d’or.
Après cette détonation,
Comme un pardon, de ne plus être bon,
Tu es tombé dans la cage aux lions.
Adieu Charcot, tu as disparu,
La foule part vers d’autres rues,
Moi, je ne te vois plus.
Humains, ne cherchez vous pas trop loin,
Plus que vous en auriez besoin,
Faites bien le point,
Avant de lever vos poings.
Ne restez pas chagrin,
S’ouvriront, d’autres chemins,
De nouveaux destins.


Michéle,
Dite Mimi,










LA NOUVELLE DE BRUNO


Comme un arbre dans la ville




« - Salut, Louis !
- Bonjour Lucien, que vont-ils faire de tous ces trous ?
- Sûrement des blocs de béton, comme là-bas.
- Salut les vieux, vous regardez les fondations ?
- Oui, qu’est-ce que cela va donner ?
- Un bâtiment de dix étages.
- Ouais, il va falloir faire le tour pour aller aux « marronniers » !
- Mais non, ils ont prévu un passage en plein milieu.
- Bonjour, Monsieur le Maire ! pourquoi tous ces grands bâtiments ?
- Il en faut pour loger tous ces gens qui viennent d’ailleurs et surtout d’Afrique.
- Ils ne peuvent pas rester chez eux !
- Mais ils viennent travailler, faire ce que les français ne veulent plus faire.
- C’est surtout de la main d’œuvre bon marché pour fabriquer un peu plus de miséreux.
- Mais non, il ne faut pas dire des choses pareilles.
- Ils nous ont fait la guère, nous n’avons pas besoin d’eux, il y en a déjà assez.
- Cela ne va pas être facile pour tout le monde.
- Mais si, vous verrez !... »

Ainsi parlaient les anciens en ses années soixante finissantes. Du moins ceux là ne verront pas ce que nous allons faire pour l’avenirs. Tout le monde en parle, mais pourquoi ? Ce n’est qu’une page à tourner, d’autres sont tombés avant lui, en plus ou moins longtemps et certainement d’autres après.
Les anciens l’ont commenté,
Une génération l’a fait,
Une autre l’a démoli au nom du progrès.
Ne dit-on pas que l’accouchement se faisant dans la douleur, nous permet la joie de l’après, l’espoir du lendemain ?

Ahmed et Nadia ont emménagé ce matin. Ils arrivent d’Afrique du Nord avec « armes et bagages ». ce sont les premiers habitants. Emplis d’un espoir sans fin, lui va travailler dans le bâtiment et elle,elle ne sait pas. Elle va l’attendre tout ce temps. Peut-être trouvera t-elle des ménages dans le vieux bourg.
D’autres arrivent encore, de partout, de la région, du Portugal ou d’Asie. Tous ne parlent pas bien le français, et, même certains, pas du tout. Ils sont partis de chez eux à cause de la misère et du chômage, parfois, un exil politique, qui sait ?

« Charcot » quel rapport avec ce grand homme, ce scientifique d’entre deux siècles ?
un ensemble laid pour d’aucuns, si confortable à d’autres. Car le confort en ces temps de changement, était une cabane au fond du jardin pour les besoins. L’eau courante bien fraîche au fond du puit où il ne fallait pas jouer autour.
Point d’eau chaude, ni de baignoire à domicile ; un vieux baquet métallique est sur la cuisinière à bois, la lessiveuse où chauffait l’eau puisée. Mais dans « Charcot » tout cela est ! et pour monter… un ascenseur, comme ceux des grands hôtels !

« - Ahmed, elle est belle notre maison !
- demain, Nadia, Farid arrive.
- Je suis contente, je pourrais bavarder avec Fatima.
- Non, il vient seul, elle ne peut pas venir.
- Pourquoi ?
- Pas de papiers, les français n’en veulent pas.
- Alors, nous l’accueillerons souvent ».

Dans la rue en construction, les gens observent, épient. « - tiens, les jardiniers plantent un cèdre ! » Aucun avenir pour cet arbre, il est comme celui de la chanson. Il est vraiment petit, écrasé par la masse du vaisseau de béton. Et ces couleurs, ils ont des goûts … Bientôt personne n’y pensera plus, la vie continu avec ses manifs qui vont tout chambouler.

Quelques années ont passé. Fatima a pu venir avec ses enfants. Nadia fait des ménages, avec Samir, Khaled et Noria, elle n’a plus beaucoup de temps libre.
Les voisins, qui sont-ils ? sur le palier, des bonjour, au revoir, quelques discutions s’engagent parfois. Mais la routine et les différences aidant, chacun reste chez soi. Seuls, les enfants se connaissent bien. Khaled aime à parler avec Paul et Manuela, les petits portugais de la cage d’à côté. Avec les fils de Fatima, ils vont jouer sous le centre commercial, devant l’immeuble. Là où il y a de la vie, là où tout est gris sous le soleil.

Les longues soirées d’été, après les dures journées, les hommes se retrouvaient au café du centre, à refaire le monde, et à parler de nostalgie. Quand aux femmes, elles s’asseyaient sur les banc au pied de « Charcot », pour surveiller d’un œil distrait les enfants, tout en conversant d’hier, d’aujourd’hui et du lendemain. Quelque fois, une du bourg venait les accompagner dans leurs rêves et leur fatigue. Dans ces années soixante-dix, les allés et venues des voisins ponctuaient le quotidien. Les uns s’en allaient, d’autres les remplaçaient, et tout recommençait. Le village « Charcot » tenait la barre droite ; en avant toute pour un voyage dans les ans et vers une vie, ni mieux, ni pire. Une existence paisible qui aurait pu durer sans les hommes nouveaux et l’usure du temps.

Depuis, le Lucien, le Louis, même l’ancien Maire, tous reposent au cimetière. Ils se racontent certainement de vieux souvenirs de jadis. Aux temps bénis où tous les fantasmes étaient permis. Et puis après, quand ils sont venus, ces étrangers au village, habitaient à « Charcot », Peggy et les autres ! mais ce qu’ils ne comprennent pas, pourquoi ceux là ne viennent pas au cimetière, ici, où ils ont vécu ? pourquoi retourner là-bas, au bled ? Un jardin en vaut bien un autre ! Même si c’est le « dernier ».

Khaled et Paul sont trentenaires et leurs enfants goûtent la vie du haut de leurs dix ans. Ils ont réussi à habiter l’un, dans « Charcot », l’autre, pas loin, dans la
Z. U. P. Ils se retrouvent au café comme le faisaient leurs pères. Khaled s’est marié avec Sylvie, une française et Paul à épousé une fille d’une autre ville, italienne d’origine… je crois. Dans leur conversation, un peu d’amertume.

« - A quoi cela a servi d’aller au collège ?
- Paul, c’est pour mieux nous contrôler.
- Pour travailler comme manœuvre…
- Te plains pas trop, nous aurions pu être chômeurs. Regardes maintenant.
- Et les enfants ?
- Ils sont difficiles et ne savent plus a quoi passer leur temps.
- Et, Samir et ta sœur qu’est-ce qu’ils deviennent ?
- Samir est à Paris. Noria est mariée avec Houssine, le fils à Farid.
- Ah, oui, ton voisin.
- Et Manuela ?
- Elle est avec un français et sont partis à la campagne pas loin.
- Quand j’y repense, nos parents où ils en sont. Ils ont travaillé toute leur vie à traîner la misère.
- Eux, cela va encore, ils ont réussit à manger à leur faim. Regarde Jean-Paul et Rachid ce qu’ils font à vingt ans.
- Ils vivent dans leurs appartements avec le R. M. I.
- De toute manière, cela finira mal. Tout est à refaire.
- Comment faire table rase ?
- Oui, peut-être ! »

Il est vrai que tout ce qui a représenté l’espoir d’une vie meilleure s’est terni avec le temps. L’habitude est compagne de désillusions, et « Charcot » est un vieillard de trente et quelques printemps. Seul le petit cèdre s’est embelli avec l’âge. Il est majestueux et fier au pied du colosse.
Peut-être la dernière génération, celle qui aura vingt ans s’éveillera sous un jour révolutionnaire. Un monde qui devient de plus en plus violent. Les écorchés vifs de la société n’ont pas de rêves, seulement un peu de haine et de rancœur. Ils détestent ces géants aux couleurs passées. Ikram, elle ne pense qu’à partir, s’enfuir vers un monde meilleur.
Momo a la rage en lui. Il ne pense qu’a détruire tout cet univers, sa prison comme il le dit. Avec sa bande de copains, il traîne au pied de ces immeubles infâmes. Ils ne cache même plus lorsqu’une ronde de « keufs » passe à côté d’eux. Plus tard, ils iront fumer dans une cave et s’éclater. Shérif et Jean rallumeront virtuellement les feux d’un soir de novembre, juste pour la rigolade.

« - bonjour, Grand-mère, mais tu pleurs ?
- ce n’est rien Ikram.
- Mais si, ils t’ont fait quoi ?
- Il faut partir d’ici.
- Pour aller où, et Grand-père ?
- L’immeuble doit être détruit, nous devons déménager.
- C’est super, tu vas avoir un appart tout neuf !
- Oui, mais j’aimais ma maison, les voisins sont gentils.
- Vous en aurez d’autres, et puis ce bâtiment est vieux et moche.
- Il est vieux comme nous.
- Achetez une petite maison, comme celles qui sont vers la chaufferie.
- Avec quel argent ?
- Il y a des bâtiments tous neufs là-bas.
- Ce n’est pas pareil, nous, notre vie est ici ! ici, c’est notre village.
- Téléphones à papa, il va t’aider. »

Et, Nadia, regarde sa petite fille partir. « c’est un soleil ma petite » pense-t-elle. Un sourire triste aux lèvres, elle se remet à sa tâche. Car demain c’est la fin du ramadan et il faut préparer le repas. Des repas comme celui la, il y en a eu, et c’est le dernier à « Charcot » ; il aura un goût bizarre, différent… le bonheur ne sera pas le même. Pour elle commence une longue veillée, à la lueur des souvenirs. Les belles soirées d’été à l’ombre du cèdre, les naissances des petits et des plus petits, avec les fêtes de famille. Les conversations avec les voisins, les amis, toutes ces relations nourries au fil du temps. Les courses sur le centre, la poste pas très loin… Nadia contemple la panorama de sa fenêtre, elle apprécie cette vue devenu si banale auparavant. Jamais elle ne retrouvera un tel spectacle. Ahmed lit le dossier de relogement déposé par la mairie. Si il le désire, il sera aidé. Mais personne ne peut l’aider, sa solitude est immense. Il lui faut quitter son univers, son monde à lui et à Nadia, la trame de leur vie. Ils leur faudra tirer un trait sur des années de bonheur, un bonheur simple, sans prétention.

Bientôt, le jour arrivera et il faut admettre l’inévitable. Ahmed et Nadia ont trouvé un nouveau logement, le long de la Route des Grands Crus. A côté, un grand terrain pour la promenade, devant leur appartement, un petit morceau de verdure. Ce n’est plus un grand bâtiment, non, juste quatre appartements et un hall d’entrée. Nadia s’ennui sans ses anciennes voisines, mais n’en parle pas. Toute la famille est au petit soin. Ahmed s’en va toujours au café sur le centre, il écoute les jeunes parler, mettre à mal son ancienne maison et toute son époque. Comme si ils ne pouvaient comprendre sa détresse. Pour eux, lui et ses semblables ont tout quitté, leur pays, leur famille. Pour les vieux comme lui, Charcot était le refuge, le pont entre les époques. Il était le phare qui ramène les marins égarés au port. Il était RA, le Dieu qui veillait sur les égyptiens. Ces enfants ont perdu les repères, ils n’ont plus les pour les guider, que le hasard. Le grand désir pour Ahmed, c’est avoir d’autres petits enfants. Sa plus grande réussite, ce n’est pas la fortune, non, c’est d’avoir une belle famille, que ses enfants soient armés pour affronter l’avenir. Alors Charcot restera un merveilleux souvenir.

Ce matin d’avril, un grand nombre de personnes s’affairent autour de la carcasse vide de Charcot. De nombreux badauds contemplent le vieux « paquebot ». Ils attendent l’instant où tout sera fini. Puis d’un coup la structure de béton ploie au milieu et tombe dans un abîme de poussière. L’instant d’après, seul, le vieux Cèdre apparaît, grisonnant mais sauf. Il surplombe à son tour un immense tas de gravas. Le géant n’est plus. Il a laissé sa place à un ciel nuageux et triste. Seul un brouhaha sourd monte de la foule.



Bruno,
Né le 09 novembre 1958

Couvreur Zingueur de son métier

Nouvelle du 25 avril 2008





Certes, il n’était pas construit très beau !
Symbole de renouveau et de bonheur,
De béton et de fer, le grand bateau,
Coquille pleine de vie, de labeur.

Charcot navigue sur un flot d’encre.
Ami de ceux qui ont vécu dedans.
Montagne de laideur, née au demi-siècle.
Ephémère à l’usure du temps.

Charcot est allé rejoindre Charcot,
Au pays des lumières blafardes,
Laissant dans les cœurs et dessus les flots,
Des souvenirs gravés en lettres de garde.

Puisse, qu’un relent d’éternité
Permette à l’avenir, un peu de rêve.



Bruno,
Né le 09 novembre 1958

De son métier, Couvreur Zingueur.



TEXTE DE JOELLE MOUNIER


ESTHETIQUE D’UN CHAOS



Murs implosés:
Charcot est pourtant encore là,
Cadavre de béton torturé.
Gravats en attente : cheminées dressées, toujours !
Perchoirs nouveaux pour pigeons étonnés
Ou refuges dangereux pour chats esseulés.
Et au-dessus, bien sûr, le ciel printanier, tumultueux.


Mur abattu à Berlin, mur construit en Israël.
Mur garni de clématites,
Odorant de chèvre-feuilles
Mur hérissé de tessons de bouteilles,
Renforcé de barbelés,
Mur entre le cœur des hommes.
Mur de toutes les lamentations.
Mur de toutes les prisons visibles ou invisibles.
Mur tagués, maculés, graffitis, salis…


Moi, je cherche le mur peint
Qui se dressait devant le cèdre !
Mur ouvert à gauche, ouvert à droite, c’est rare !
Enlevé lors du réaménagement
Du centre Saint-Exupéry.


Mur-fresque colorée où apparaissaient
Notamment un magnifique visage de femme,
Yeux-lavande, cheveux- serpents
Et celui d’un Touareg emmitouflé
Dans son voile indigo. Et aussi
Des baobabs au soleil couchant
Ouvrant leurs branches trapues
Devant celles plus souples de ce cher cèdre
Qui lui, ne recevait jamais les rayons dorés
Cachés par cette glaciale barre.
Ouf ! Elle a disparu !


Mur-support de l’article 1
De la chartre des droits de l’homme :
Liberté-Egalité-Fraternité s’y lisaient.
Mur idéaliste, mots glorieux si souvent oubliés !


Charcot, immeuble de toutes les rencontres,
Mosaïques de secrets : Kim, Julie, Kader, Omar, Aldo,
Magda, Pavel, Louis, Simone, Leïla, Sareut, Aminata
Et… Mustapha !
Battements de cils, dialogues avec la mort…
Mains serrées, poings tendus.

Moi, je cherche ce mur,
Vestige d’un Chenôve qui, peu à peu,
Se transforme.
Il paraît que c’est pour le meilleur.

Espérons que le pire
ne nous explosera pas
En pleine face.

27 avril 2008
Joëlle Mounier

jeudi 1 mai 2008




Une petite pensée d’Alger


Eh oui, c'est la fin, et nous sommes déjà sur l'autre rive. Ne vous inquiétez pas, nous sommes bien arrivés chez nous, chez vous, à Alger, dans cette maison qui est désormais la vôtre. On est certes crevés mais surtout, surtout, remués, groggy, presque sous le choc. Sous l’effet d’un si beau rêve. On a du mal à manger, à dormir, à respirer. Amina et moi nous posons sans cesse la question : Chenôve eut-il réellement lieu ou bien avons-nous rêvé ? Oui. C’est peut-être un de ces beaux rêves qui vous laissent encore planeur le matin et affreusement triste…
Non, nous n’avons pas rêvé. Vous existez pour de vrai, fort heureusement, et c’est pour cela que l’aventure va continuer. Je vais continuer à publier les nouvelles du Roman de Charcot, et je continuerai à vous donner de mes nouvelles aussi longtemps que les dieux du ouèbe voudront de mes élucubrations.
La journée touche à sa fin et le soleil est parti tôt se coucher derrière l’épaisse brume qui recouvre l’horizon. Du reste, le mythique soleil d’Alger a été morose aujourd’hui. Il était fade, pâlichon, à l’image de mon spleen causé par un violent traumatisme post-chenevelier.
Amina et moi vous embrassons tendrement et que le rêve continue !

Mustapha Benfodil












Une soirée mémorable


Ma résidence à Chenôve est arrivée à son terme. Oui. Déjà. Et elle fut clôturée comme il se doit. La soirée finale aura été un beau feu d’artifice. Elle eut lieu à l’Espace Culturel en présence d’un public magnifique venu écouter en force les bonnes feuilles du Roman de Charcot.
La salle de spectacle fut apprêtée avec soin. Amina ma femme se chargea de la scénographie. Bruno, l’ingé-son et l’artiste lumières, lui a été d’un grand secours. Nadine a fait un travail exceptionnel, elle qui n’est jamais avare en efforts, pour tout mettre en place et régler les moindres détails. Helen y mit beaucoup du sien, elle aussi, ainsi que d’autres mains discrètes qui, tels de joyeux lutins, contribuèrent à la réussite de ce beau spectacle. Les membres de l’atelier d’écriture commencèrent à arriver à partir de 18h. Ils étaient tous sur leur 31. Derniers réglages avant la grande kermesse. Nous avions retenu le principe de casser la hiérarchie scène/salle et de disperser les auteurs aux quatre coins de la salle, au milieu du public. Sur le plateau, il y avait aussi des chaises avec des tables basses autour, comme ailleurs. Amina avait recommandé que le blog fût imprimé et ses pages disposées sur les tables de manière à ce que les personnes qui le souhaitent prennent connaissance de son contenu.
18h45. Valérie ouvre les portes de l’Espace Culturel au public. Les élus municipaux arrivèrent en bon nombre. Je fus placé parmi eux, auprès de M.Jean Esmonin, l’admirable maire par qui tout cela est arrivé. Il m’invita à monter avec lui sur scène, aux côtés d'Adrien Cassina, Pascale Charbonneau ainsi que MM.Roland Ponsaa, adjoint au maire, et Philippe Singer, conseiller à la culture. Les mots que M.Esmonin ainsi que Adrien et Pascale prononcèrent à mon égard me touchèrent au plus profond de moi-même. J’en ai été tout simplement bouleversé. Le maire a même eu une pensée pour ma femme, ce qui acheva de nous honorer. Il insista beaucoup sur la nécessité de renforcer cette passerelle qui s’est jetée entre Chenôve et Alger par le biais de cette résidence, et qui a commencé, dois-je le souligner, grâce à l’association Un Livre Une vie que préside ma très chère Assia Yacine. La ville de Chenôve s’était, en effet, considérablement impliquée dans ce pont aérien, un « pont livresque » jeté entre Chenôve et la ville de Tigzirt.
Après les discours liminaires, place aux lectures. Celles-ci s’enchaînèrent à un rythme endiablé, donnant chacune un avant-goût des hautes aptitudes littéraires de leurs auteurs. Je fus comme eux frustré que les extraits soient courts et ne donnent pas toute la mesure de leur force et de leur haute valeur littéraire et humaine. Ils étaient d’autant plus courts que jusqu’à la dernière minute, il continuait encore d’en pleuvoir. Je me suis retrouvé au final avec 15 textes que je continuerai à publier dans cet espace afin que les lecteurs qui le désirent puissent les apprécier dans leur intégralité.

Je n’étais pas peu fier de la prestation de mes collègues. Ils ont été juste épatants. Conformément donc à l’ordre de lecture que j’avais proposé, c’est Nadine qui ouvrit le bal, suivie de Marie-Luce, ensuite Fatima qui lut en présence de ses merveilleux parents, puis Joëlle, ensuite Helen, puis Danielle, puis Pascale, ensuite Bruno, puis Patrice qui fut relayé par Roza accompagnée toujours de sa délicieuse Yasmine, notre petit ange gardien à tous et mascotte de l’atelier. Ensuite il y eut Anne qui donna le témoin à Michèle. Chantal qui rentrait d’une mission nous rejoignit hardîment, suivie par Aurélie, et enfin j’eus l’honneur de fermer la marche. Ce fut trépidant, très fort et très riche, que ce moment que nous avons partagé. A la fin de cette première partie, le public est venu nombreux nous témoigner sa sympathie. J’ai été particulièrement touché de recevoir les hommages d’anciens habitants de Charcot qui tinrent, par leur présence, à saluer cette initiative et nous apporter leur part de lumière. Je voudrais aussi signaler la présence parmi nous de l’artiste algérien, le chanteur Salah Gaoua qui a fait le déplacement de Lyon où il habite spécialement pour assister à cette soirée. Thanemirth, mon frère !
Après un entracte festif, la deuxième partie de notre soirée fut étrennée. Elle était dédiée à la découverte d’auteurs algériens contemporains. Yves-Jacques Bouin, seul sur scène, sans micro, sans rien, juste un spot braqué sur son doux visage, a été époustouflant dans ses lectures. Yves-Jacques est un excellent poète et un comédien de talent. Il dirige avec notre chère Colette La Voix des Mots, et c’est l’un des piliers, voire LE pilier du festival Temps de Parole. Je lui avais donc concocté un petit cocktail de textes, tous publiés dans Les Belles Etrangères- 13 écrivains algériens (L’Aube/Barzakh, 2003). Il s’agit de El Mahdi Acherchour, Hmida Ayachi, Maïssa Bey, Habib Ayoub, Arezki Mellal, Yasmina Salah, Bachir Mefti et Rachida Khaouazem. Un public d’irréductibles était resté avec nous jusqu’au bout pour savourer ces trésors de la littérature algérienne.
A la fin de cette formidable soirée, il devait être 22h, même un peu plus. J’étais sur les genoux mais ô combien heureux et comblé, moi qui étais porté par toute cette foule de lecteurs bienveillants et généreux. La suite de notre fête, je la conterai plus tard…

Mustapha Benfodil











Chenôve m’a tuer…

A l’issue de la soirée littéraire organisée en mon honneur pour la clôture de la résidence d’écriture, je me retrouvai avec tous mes amis de la bibliothèque et de l’atelier d’écriture dans le sous-sol de la Bibliothèque François Mitterrand pour un dîner royal. Autour de la table, d’autres personnes se joignirent à nous. Yves Jacques Bouin, Salah Gaoua, Assia Yacine, l’élue municipale Marie-Paule Cros, la présidente de l’association des Amis de la Bibliothèque Christiane Jacquot ainsi que son mari, et d’autres encore. A un moment donné, Nadine nous honora d’un dernier texte, intarissable comme elle est. Elle y immortalisait avec une rare délicatesse les beaux moments partagés dans l’atelier d’écriture en réservant à chacun un petit mot comme dans un récit d’autofiction. Hervé Scavone nous invita pour sa part à scander l'hymne des fêtes populaires bouguignonnes, et je dus me pilier à la tradition en faisant des entourloupettes avec mes mains comme le veut l'usage, sous le regard hilare de Azzedine. Puis, ce fut le quart d’heure cadeaux. Amina et moi en eûmes pour 500 euros d’excédents bagages minimum. Le clou du spectacle fut lorsque ce joyeux farfadet de Azzedine me tendit un paquet. Je ne fus pas très très surpris d’y trouver, en l’ouvrant, un maillot aux couleur de l’OM. Ce n’est pas étonnant quand on connaît l’attachement viscéral du meilleur chtarbé de la planète DZ pour le club de foot de la Cité Phocéenne. Mais là où j’en suis resté battu comme on dit pour un gardien devant un coup-franc de Zidane, c’est quand Azz. m’invita à voir ce qu’il y avait dans le dos. Le maillot n’était ni au nom Samir Nasri, ni de Cissé, ni de Njang, ni de Karim Ziani, mais d’un certain M.Benfodil, star montante des ramasseurs de balle que Pape Diouf a visiblement ramené durant le Mercato des Etoiles sans aviser ma femme. J’en étais sur-le-cul ! Sur le maillot, il y avait en outre, détail de taille, ce chiffre cabalistique : 21 300.
Après cela, comment dormir ?
Du reste, il n’était pas question de dormir. Pas seulement à cause de toute cette émotion dont j’avais pris plein la gueule, mais aussi de tous les bagages et énormes cadeaux dont j’ai été copieusement gratifié. Je dus en laisser de bien onéreux derrière moi à l’instar de cette belle bouteille bourguignonne qui me fut offerte par la mairie de Chenôve avec, à la clé, un service à verres estampillés Chenôve (que j’ai malheureusement oubliés, ce qui en dit long sur mon étourdissement profond en ces instants de grand désordre émotionnel).
Le lendemain, Valérie, Azzedine et Pascale se pointèrent chez nous, rue des Narcisses, dans notre immeuble de l’école En Saint Jacques. On avait tous la gueule de bois. C’était surtout la gueule de marbre. Dans nos yeux se lisait ce mot écrit en gros caractères « DEJA ! ». Oui, déjà. L’heure est venue de se séparer. Et avec ça, je vous ai laissé de la vaisselle que je ne pus, dans la folie de la veille, laver. Je placardai, pour faire amende honorable, une misérable feuille blanche au-dessus de l’évier, sur laquelle j’avais écrit : JE SUIS DEZOLE ! C’était mon ultime autographe. Je jetai un regard attristé sur cet appartement affectueux, meublé avec amour, qui nous a accueillis ma femme et moi, et lui fis mes aux revoirs la mort dans l’âme.
A la gare de Dijon, je trouvai tout un comité, pas d’accueil, mais…non, pas d’adieux, pas envie de prononcer cet affreux mot. Un comité d’honneur disons…Tous mes amis étaient là : Adrien, Helen, Fatima, Marie-Luce et son adorable fils Maxime, Anne et Patrice, sans oublier Nadine et son fils Hugo que je fus très heureux de retrouver. A un moment donné, Helen sortit des guirlandes d’une boite en plastique comme on sort un lapin d’un chapeau melon. Sur des espèces de pétales blancs, on avait écrit des mots, des noms, des formules à tuer. Oui. Chenôve m’a tuer, eus-je envie de crier, tant j’étais ému, touché jusqu’aux larmes, écrabouillé par tant de sollicitude. Chez nous, il y a une expression populaire qui dit de quelqu’un qui vous « accable » de sa bienveillance : « Il m’a tué d’honneurs ». C’est ce qui m’est arrivé : si on m’avait retrouvé mort sur le quai et qu’on m’avait fait une autopsie, on saurait que c’est cet excès de générosité qui a eu raison de mon pauvre cœur mou. Pascale en remit encore une couche en sortant de sa boîte à merveilles deux autres paquets comme si tout ce trop-plein d’obligeance n’avait pas sufi à m’asséner le coup fatal. Pour me porter l’estocade, elle extirpa de son cœur grand comme un aéroport un dernier paquet qui me toucha tout spécialement : c’était une enveloppe qui contenait son recueil de nouvelles, un tapuscrit de tonnerre de Dieu intitulé : « Les Mal tombés ».
Vous m’avez comblé de cadeaux, mes chers amis, et à présent, je ne peux plus marcher. Vos cadeaux m’ont terriblement touché mais laissez-moi vous dire, sans fioriture mécanique aucune, et sans être désolé : Mon plus beau cadeau, c’est vous !
Dans le petit mot que je prononçai lors de la soirée de clôture, et citant le cas du Dalaï-lama qui a été fait récemment citoyen d’honneur de la ville de Paris par M.Delanöe, j’ai eu l’impudence de demander à être fait Bonbi d’honneur et citoyen du cœur de la ville de Chenôve. M.Esmonin a eu la bonté d’exaucer mon vœu. Je suis donc officiellement des vôtres, on ne peut plus se quitter !
Mille bises et merci pour tout !
Merci d’exister.

Mustapha Benfodil